Détours à Détroit


Détours à Détroit : de Huxley à Kerouac

Fin juin, j’ai à l’horaire une semaine d’enseignement dans un camp au Michigan! Après l’édition virtuelle de 2020, je suis vraiment heureuse de pouvoir concrétiser cette petite virée américaine! En bonne junkie du voyage, j’ai prévu de m’arrêter quelques jours à Détroit avant de filer vers le bois. Récit sans détour de ce détour à Détroit.

 

Glauque

J’arrive à l’auberge de jeunesse vers 16h. On me recommande fortement de louer l’un de leurs vélos pour mes déplacements. Relief archiplat, pistes cyclables omniprésentes mais sous-utilisées, système de transport en commun déficient… tout pointe vers ce choix d’un véhicule à deux roues pour découvrir la ville. Ça tombe bien, j’adore circuler à bicyclette! À la maison, toutefois, j’ai rarement la chance de m’adonner à ce plaisir. Les distances sont trop importantes, ou je dois transporter trop de bagages (ou d’enfants…), ou encore je ne me sens pas assez en sécurité pour rouler dans notre petite ville au réseau de pistes insuffisant, à côté d’automobiles qui ne comprennent pas comment partager la route avec autre chose que des pickups. 

 

    Bon, ma première expérience de cycliste à Détroit demeure peu convaincante... Le soir de mon arrivée, je veux me rendre de l’auberge de jeunesse, dans Corktown, au quartier Midtown, pour assister à un spectacle gratuit de Motown (la ville reste célèbre pour ce style musical). Un trajet d’une trentaine de minutes. Facile! 

 

    La promenade me permet de prendre le pouls de la ville, que je trouve… très glauque. Je savais que Détroit avait subi un grand déclin et qu’elle n’avait pas bonne réputation. J’avais aussi lu que plusieurs quartiers se revitalisaient. Les endroits où je circule, toutefois, ne m’apparaissent pas très dynamiques. À quelques rues seulement du centre-ville, des terrains de gazon mal entretenus jouxtent des maisons isolées qui tombent en ruine. On se croirait en campagne. Quelques constructions archineuves se dressent ici et là. Le paysage reste toutefois dominé par des rues presque désertes bordées de vieux bâtiments désaffectés et de constructions mal entretenues. Pas très invitant!

 

    Puis, contrairement aux prévisions météorologiques, l’averse s’abat sur la ville. Rien pour aider l’ambiance lugubre! Je m’abrite sous le porche d’un immeuble à appartements. En face, dans un campeur violet, un homme semble me dévisager. Au coin de la rue, un groupe d’itinérants jasent sous l’enseigne de l’église « Le Christ est mort pour nos péchés ». Dans l’allée à côté du bloc, une petite fille d’environ 11 ans sort d’un véhicule stationné. Elle me demande si j’ai besoin d’aide. « Be safe », qu’elle me lance avant de retourner à la voiture. Hum… Je me trouve peut-être en danger, ici. Finalement, je reprends la route sous la pluie pour trouver un endroit plus sûr. Quelques coins de rue plus loin, je ne me sens pas plus en sécurité et je ne vois pas d’éclaircie à l’horizon. J’en ai ma claque d’attendre le dégagement du ciel, alors je décide de rentrer à l’auberge. Tant pis pour le Motown. Je déteste absolument rouler à vélo sous la pluie! Mais je suis un peu coincée, en cette terre peu hospitalière.

 

    Joliette ou Détroit, la même histoire se répète : alors que je traverse la rue à un feu vert, tout à fait dans mon droit, je manque de me faire frapper par une voiture qui grille son feu rouge tout en flashant à gauche (mec, tu as tout faux!) … Le long de la route, un panneau indique « Blesser ou tuer un travailleur routier : 7500$ d’amende et 15 ans de prison ». Combien, alors, si on heurte un cycliste? Je rentre à l’auberge transie, trempée et légèrement secouée par ce dernier incident.

 

    Le soir, je discute avec Tony, un jeune retraité américain célibataire et sans enfant, qui meuble son temps par de courtes escapades à différents endroits des États-Unis. Il me parle d’une progéniture comme d’un poids trop difficile à gérer : trop cher à élever, trop de responsabilités et de don de soi, trop de temps à leur consacrer… Oui, peut-être, mais comment décrire à quelqu’un qui n’a pas d’enfant cet amour infaillible que l’on ressent pour eux, le sens qu’ils donnent à notre existence, la joie et la plénitude qu’ils nous apportent? Ce soir, en tout cas, je me demande en quoi cette lamentable journée vaut mieux qu’un dimanche en famille.

 

 

Trottinette esseulée

Le lendemain, toutefois, le soleil m’accompagne et j’enfourche mon vélo de bonne heure, prête pour une journée de visite sur deux roues. J’emprunte le greenway, agréable sentier aménagé le long d’un chemin de fer, puis le river walk, coquette promenade qui longe la rivière Détroit. Sur l’autre rive, la ville de Windsor, où flotte un immense drapeau unifolié. Un pont relie les deux pays, des camions-remorques y font la queue leu leu pour entrer chez nous. Sur ma route, je contourne plusieurs trottinettes sans conducteur, immobiles sur le trottoir. Probablement un système de partage de moyens de transport. Ça me laisse tout de même une drôle de sensation, tous ces véhicules fantômes qui gisent là. Je me sens un peu comme ces trottinettes esseulées : échouée là, dans ces recoins pas toujours fréquentables de Détroit.

 

    Je poursuis ma route jusqu’à Belle Isle (prononcer Bèlaïle), un parc-île dont je fais le tour en près de deux heures. La plupart des pistes partagent les grandes rues pavées avec les voitures. Quelques sentiers m’amènent toutefois dans une espèce de marécage et une section boisée. Sur la plage jonchée d’excréments de bernaches, je prends une petite pause. J’avais prévu une après-midi de baignade, mais l’état du sol ne m’inspire pas trop. En plus, il vente, je sors mon coupe-vent. La baignade s’arrêtera à mes malléoles. Un peu plus loin, un groupe de femmes en burqa se promène sur le sable. Quelque chose me dit qu’elles ne se baigneront pas non plus… Trois d’entre elles se détachent du groupe et viennent dans ma direction. La plus petite des trois, magnifiques yeux verts et teint basané, me demande si les propriétaires de bateau de la marina voisine les emmèneraient faire un tour, moyennant une contribution. Je n’en ai aucune idée, évidemment, et elles s’éloignent en décidant de tenter leur chance tout de même. Elles rigolent et se prennent en photo comme des étudiantes du secondaire.

 

 

« Tu connais rien… »

Quand je veux reprendre la route, je réalise que j’ai perdu ma carte de la ville, où j’avais noté tous les endroits que je souhaitais visiter. Zut! J’ai bien pris soin de photocopier celle incluse dans mon guide de voyage, avant de partir, mais elle comporte peu de détails. Seulement certaines artères principales y sont nommées. 

 

    (*Note à moi-même : tu as beau être une fan inconditionnelle de Lonely Planet, souviens-toi que leurs cartes ne valent pas de la…)

 

    Je reviens sur mes pas et repasse à peu près partout sur l’île où j’ai roulé, dans l’espoir d’apercevoir ma carte au sol. Rien. Je m’informe auprès des gardiens de parc pour trouver un point sur l’île avec accès à Internet, ou un kiosque d’information qui donnerait des cartes de la ville. Ils n’en ont aucune idée, ils me suggèrent le quartier général à l’entrée de Belle Isle. Là-bas non plus, je n’ai pas trop de succès, et personne ne semble pouvoir m’aider. J’avais rencontré un problème similaire, à mon arrivée à l’aéroport. J’avais voulu acheter une carte SIM pour pouvoir utiliser des données sans payer une fortune de frais d’itinérance — 14$ par jour, je trouve ça abusif! — mais je ne voyais aucun endroit où on en vendait. Pourtant, j’ai fonctionné ainsi lors de plusieurs voyages. Comme je devais aussi m’informer sur les trajets de bus se rendant à l’auberge de jeunesse, j’ai pensé me diriger plutôt vers le centre d’information de l’aéroport… que je n’ai jamais trouvé. Coudonc, est-ce que ça existe encore, des gens dont le métier est d’informer les touristes? Ou bien Google a-t-il volé leur emploi? Toutes les personnes auprès de qui j’ai tenté de m’informer depuis le début du voyage étaient comme Jon Snow, du Trône de Fer : elles ne connaissaient rien… J’ai fini par prendre un taxi jusqu’à l’auberge de jeunesse en songeant que je devrais me rabattre sur l’Internet gratuit qui, à mon souvenir, n’est pas chose courante aux États-Unis, où tout se paie le gros prix. 

 

    C’est tout de même incroyable, cette dépendance à la technologie. Plus de réseau et nous voilà complètement désemparés! Je me demande parfois si l’extrême accessibilité de l’Internet, jusque dans les recoins les plus reculés de la planète, ne nous empêche-t-elle pas de développer nos habiletés intrinsèques. Plus besoin d’aiguiser son sens de l’orientation, toutes les informations dont on a besoin se trouvent au bout de nos doigts! J’ai eu une réflexion similaire, récemment, au sujet de la création littéraire. Quelques jours avant mon départ, je m’étais inscrite à une formation sur Antidote. L’homme qui offrait le cours nous présentait toutes sortes de fonctionnalités du logiciel. Très emballé, il nous annonçait par exemple qu’Antidote pouvait dresser la liste de tous les mots rimant avec « architecture », ainsi que tous ceux qui s’y apparentent, comme « texture » ou « tectonique ». « Pour ceux qui travaillent en pub et qui aiment les jeux de mots », qu’il suggérait. On peut saluer le génie des inventeurs d’Antidote (des Québécois!), mais j’ai tout de même le sentiment que la machine prend la relève là où la créativité humaine peut très bien suffire. Ce travail, cette recherche, ces minutes passées à écrémer la liste des possibles pour rimer avec « architecture » ou s’apparenter à « strapontin », voilà bien l’exercice de l’esprit que j’adore dans l’écriture! Avec la technologie, toutefois, plus aucun besoin d’être créatif : on nous donne tout cuit dans le bec. Deviendrons-nous bientôt des patates à compétence unique, dont le seul mérite sera d’appuyer sur le bon bouton? Soupir…

 

    Je quitte Belle Isle bredouille et me dirige vaguement vers l’est, dans l’espoir de trouver une solution pour atteindre la boulangerie Sister Pie, une recommandation alléchante de mon guide de voyage préféré. Je m’arrête dans une pharmacie pour tenter d’acheter une carte SIM, mais je ne comprends rien aux forfaits proposés, le tout me semble aussi cher que mes frais d’itinérance et le gentil vendeur avec qui je fais affaire n'a aucune idée comment m’aider. Heureusement, je peux visualiser le chemin à prendre sur son téléphone. On trouve toujours un bon samaritain pour nous aider, en voyage. Je parcours les huit minutes de vélo qui me séparent du commerce convoité. Là-bas, je profite également de l’Internet gratuit pour me dessiner une carte maison des trajets à venir, incluant un cadre large formé par les grandes artères et le nom des rues autour de celles que je cherche, pour m’indiquer si je passe tout droit. Koodo, tu n’auras pas mon fric, je me débrouille à l’ancienne! De toute façon, rien ne me presse et chaque déviation à l’itinéraire bonifie la visite, même quand ça ne vaut pas le détour.

 

 

Notre Ford et ses essieux

Finie, la pause! Je me remets en route, direction Eastern Market! Ma carte de fortune ne suffit pas, je viraille en tabarnouche. L’endroit est enclavé entre une autoroute, un chemin de fer et un grand boulevard de la trempe de Taschereau. Pas facile à atteindre! Les pistes cyclables ont beau être abondantes, il reste que l’automobile occupe une place de choix à Détroit. Plusieurs autoroutes — que peu de rues permettent de traverser — s’y croisent et divisent la ville en quartiers. Pas étonnant, tout de même, pour la ville qui a vu naître les premiers modèles créés par Henry Ford! Tout est Ford, ici : l’autoroute Ford, le boulevard Ford, la place Ford… Des passages du Meilleur des mondes, lu il y a vingt-quatre ans de cela, me reviennent en mémoire. Oui, c’est bien cela : l’histoire du roman de Huxley se déroule à l’an 632 de Notre Ford. C’est d’ailleurs 1908, année de l’invention du fameux Modèle T de cet ingénieur automobile, qui sert de point de référence temporel. La vénération de Ford justifie aussi les croix coupées en forme de T dans ce roman d’anticipation. Visionnaire, Huxley avait bien pressenti comment cette automobile allait révolutionner le monde.

 

    En route vers Eastern Market, j’emprunte une série de rues et je croise plusieurs commerces aux noms familiers : Beaufort, Beaubien, Ducharme, Lafayette, Cherboneau, Chateaufort, Riopelle, Rivard, Joliet, Nicolet, Dubois, Blanchard… Dans une ville au nom francophone (quoique déformé par la langue de Shakespeare) et au passé colonial datant de la Nouvelle-France, on pouvait s’y attendre.

 

 

L’insoutenable inutilité de l’être

Après Eastern Market, je me rends jusqu’à la rue Heidelberg pour apprécier le projet artistique du même nom. L’artiste Tyree Guyton a grandi ici et a transformé le pâté de maisons en une gigantesque installation artistique réalisée à partir d’objets trouvés, abandonnés ou endommagés. Je déambule entre les piles de jouets pour enfants délavés, la clôture couverte de vieux souliers, la collection de téléviseurs aux inscriptions variées (fake news, bad news, real news, sports news…), l’empilade de pièces de voitures rouillées, les bâtisses aux façades peintes de pois colorés, les ruines de maisons décorées de poupées borgnes ou enduites de boue… La démarche m’interpelle. Je repense à tous les jouets de mes enfants, qui finissent immanquablement par se briser et dont je ne sais que faire. Je me sens soudainement si inutile et insignifiante, comme si mon passage sur Terre ne servait qu’à produire un paquet de cochonneries, comme si mon seul legs serait un tas d’objets de plastique à moitié cassés et à la couleur ternie. Pourquoi vivons-nous, au juste?

 

    Un peu partout sur les arbres environnants, sur le trottoir ou les murs des maisons de la rue Heidelberg, des horloges sont dessinées, des heures sont inscrites. Il est tour à tour 9h20, 3h45, 1h35… Je questionne l’artiste, sur place lors de mon passage, sur la signification de ces images et de ces chiffres. « Au moment opportun, tu es née. Au moment opportun, tu as appris à marcher. Au moment opportun, tu as décidé de venir ici. Au moment opportun, tu as rencontré la bonne personne. Tout arrive toujours au moment opportun. Quelle heure est-il, au juste? Aucune importance, car on est toujours « maintenant ». On est toujours au moment opportun. » Hum, pas fou! Sa démarche prend un tout autre sens si on garde en tête qu’en anglais, « time » signifie à la fois l’heure et le temps. Une nuance sémantique qui me permet de jeter un autre regard sur la temporalité exprimée par ces horloges et ces heures.

 

 

Les couleurs de Détroit

Je regagne le centre-ville aux allures ottaviennes par Dequindre Cut, un sentier cyclable et pédestre bordé de murales colorées. C’est gai, c’est vivant, c’est nourrissant, dans cette ville de décrépitude! Les alentours du Eastern Market arborent aussi des façades égayées par les murales aux thématiques alimentaires. Un bel effort de revitalisation, bien réussi! On ne peut que souhaiter que la vie apportée par l’art se propage davantage dans les quartiers environnants. En plus des papillons, roses, ninjas, oiseaux en plein vol et représentations d’Aretha Franklin, de nombreux drapeaux gais décorent la ville, dont un, immense, à l’entrée du siège social de GM, au centre-ville. Tout Détroit ressemble au Village, on dirait! Durant tout le mois de juin, on célèbre la fierté gaie, ici.

 

    Oui, Détroit est gâtée, côté couleur. Je suis aussi étonnée par le nombre de personnes noires que je croise. Je constate même que les Blancs semblent être la minorité visible. Je n’ai pas visité le pays de l’Oncle Sam en profondeur. Je suis principalement allée en Nouvelle-Angleterre et deux fois à New York. Les contrats m’ont amenée à Orlando et à Saint-Louis, sans que je puisse vraiment voir les lieux. Ici, le visage de l’Amérique me semble bien différent de celui que je connais. Mais peut-être Détroit représente-t-elle mieux la population états-unienne que les autres endroits où je suis passée? Peut-être le portrait du pays est-il multiple, déchiré entre toutes ces influences et réalités, comme l’a si bien démontré l’élection de Trump?

 

 

Tarte et tartare

Dernier arrêt avant l’auberge de jeunesse : le restaurant Selden Standard! L’établissement, recommandé par Lonely Planet, propose une cuisine concoctée d’ingrédients locaux. Je me laisse tenter par un tartare de bœuf assaisonné de raifort et de coriandre. Absolument exquis! Pas donné, cependant… Tout coûte si cher, ici! Déjà, à l’aéroport, j’ai roulé les yeux quand j’ai dû débourser six dollars américains pour avoir accès à un chariot à bagages (un incontournable, avec ma planche de gigue et mes deux valises). Aujourd’hui, au centre-ville, je suis passée à côté d’un stationnement à… 45$! Tu me niaises??!! Heureusement que je roule à vélo! J’ai toujours trouvé complètement absurde de payer pour un char qui dort sur la rue. Je suis beaucoup plus encline, toutefois, à délier les cordons de la bourse pour un repas bon à s’en rouler par terre dans un restaurant locavore. Après tout, je n’ai même pas dîné! Comme une enfant, je voulais tellement profiter de ma journée à vélo que je n’ai pas voulu gaspiller mon temps à m’arrêter pour manger. J’ai simplement pris une décadente collation en sortant de Belle Isle : un énorme morceau de tarte au sirop d’érable et au sel marin chez Sister Pie. Quand on pense au délice du caramel salé, ça semble prometteur, comme choix. En réalité, j’ai trouvé le mets un peu étrange, voire agressant. Pas certaine que sirop d’érable et sel font bon ménage, finalement. La pâte grasse, feuilletée et salée, contrastait aussi drôlement avec la délicatesse de la mousse à l’érable. Après quelques bouchées et le choc initial, je me suis mise à apprécier davantage mon dessert-repas-collation.

 

    La veille, c’est plutôt de cuisine mexicaine que j’ai soupé. Le quartier mexicain se situe à deux pas de l’auberge de jeunesse. L’employé qui m’a accueillie prétendait que plusieurs restaurants tout aussi recommandables les uns que les autres bordaient la rue principale du coin. Un petit tour à vélo ne m’a pas convaincue : j’ai vu peu de restaurants et ceux que j’ai aperçus affichaient fermé. Je n’étais peut-être pas au bon endroit? L’orage qui approchait a mis fin à mes recherches, j’ai dû m’abriter à l’épicerie le temps que ça passe. Là-bas, j’ai acheté d’authentiques produits mexicains pour me préparer des tacos. Même les arachides que j’ai choisies comme collation goûtaient la lime! La vraie affaire, oui!

 

    Après mon tartare de reine, je rentre à l’auberge, la panse aussi remplie que ma journée de visite à vélo. Après dix heures à rouler sans prendre trop de répit, seul mon fessier n’en peut plus de se faire compacter à répétition.

 

 

57 variétés de papier peint

Jour 2 à Détroit, je décide de visiter le complexe touristique à l’extérieur de la ville comprenant le Musée Henry Ford, la Red Factory — où sont produits les fameux camions F-150 — et Greenfield Village. Honnêtement, je n’aime pas vraiment les automobiles, alors les deux premières options ne m’interpellent pas du tout. Aussi, je visite souvent ce genre de site avec mes garçons, alors j’ai profité de mon voyage solo pour voir autre chose (j’ai aussi passé mon tour à l’aquarium de Belle Isle. Je suis rendue snob de l’aquarium, à force d’en visiter dans tous les pays où je passe…). Je préfère de loin passer ma journée dans le village reconstitué de 32 hectares, véritable musée à ciel ouvert qu’est Greenfield Village. Une bonne partie des 70 bâtiments du site sont des constructions originales qu’on a déménagées ici. Cela me rappelle la fois où Gabriel et moi avions considéré acheter le presbytère de St-Gabriel-de-Brandon pour la ridicule somme d’un dollar. Seule contrainte : la maison centenaire de trois étages devait être déménagée à un autre endroit de la MRC. Il aurait fallu scier la maison en trois parts, comme un gâteau, et transporter chaque morceau jusqu’au nouvel emplacement — en prenant soin de demander l’autorisation à Hydro-Québec pour chaque fil électrique qui devait être coupé sur le chemin… — puis réassembler le tout d’une façon quelconque, que je n’arrive toujours pas à m’imaginer. On avait rapidement abandonné ce projet saugrenu. Alors, visualiser la trentaine de bâtiments qui a dû sillonner les routes américaines pour se rendre ici m’impressionne au plus haut point. Je me demande combien de fils auront été impliqués dans ce grand déplacement… 

 

    Je visite donc le site avec une grande curiosité et un regard candide. À la ferme de Pennsylvanie vieille de deux cents ans, je remarque un petit toutou japonais anachronique qui trône sur le buffet de la cuisine. Dans les nombreuses demeures d’époque présentes sur le site, j’essaie d’évaluer si j’aime ou non le papier peint omniprésent sur les murs. À l’école de machinerie, j’essaie de comprendre comment fonctionnent tous ces systèmes de roues, poulies et courroies qui s’activent en permanence. Dans la maison de Webster, je sympathise avec ce lettré qui a mis vingt-cinq ans à pondre son dictionnaire de l’anglais américain (queeeel projet!). Au laboratoire de Thomas Edison, j’apprends que la première ampoule éclairait autant que seize chandelles, du haut de ses pourtant maigres 25 watts (amélioration significative, tout de même!). Dans la cabane datant des débuts de la colonisation, je photographie les guirlandes de courgettes qui sèchent et j’envoie ça à mon fils Camil, qui déteste cette cucurbitacée. Depuis la queue du train à vapeur qui circule autour du village, je bouche mon nez pour ne pas inhaler la fumée malodorante qui s’échappe de la locomotive. À la « maison ronde » où sont stationnés plusieurs engins ferroviaires, je pense à Enzo, le fils de mon amie Gabrielle, et à Sheldon, le personnage de Big Bang Theory, qui partagent une fascination pour les trains. Dans la demeure de Heinz, je découvre avec amusement comment le mec du ketchup a révolutionné le monde de la mise en marché en arrivant avec sa mythique inscription « 57 », son concept de logo et d’image de marque ainsi que ses bouteilles transparentes « pour montrer la qualité et la fraîcheur du produit », dès le début du XXe siècle. Dans la petite pièce qui a servi de maison à Williams Holmes McGuffey, à qui l’on doit le populaire manuel de lecture scolaire américain Eclectic Readers, je m’étonne de penser que trois personnes pouvaient vivre dans un espace si restreint au XVIIIe siècle. 

 

    Ma visite me fait également réfléchir sur tout le savoir-faire qui s’est perdu avec le temps. À l’atelier de verre soufflé, les artistes fabriquent des boules de Noël en un tournemain et quelques minutes à peine. Dans la bâtisse qui compte des métiers à tisser de plusieurs tailles, une jeune tisserande démontre comment on peut créer un carré aux motifs très complexes à l’aide d’un Jacquard. Ce métier sophistiqué guide les aiguilles grâce à une série de cartons perforés qui servent de patrons. J’ai une pensée pour ma défunte grand-mère maternelle, qui possédait un métier à tisser et dont les catalognes me réchauffent encore, des décennies après sa mort. Au magasin général du XIXe siècle, où l’on vend des manteaux pour hommes faits en usine et des mètres de tissu pour confectionner soi-même tout autre vêtement, la guide m’affirme que les femmes de cette époque pouvaient reproduire une robe très complexe (manches bouffantes, faux cul, alouette!) simplement en l’observant, sans patron! Je serais vraiment désemparée de devoir me risquer à l’une ou l’autre de ces créations! Mes habiletés restent assez nichées : giguer, rédiger des demandes de subvention et trouver des trèfles à plus que trois feuilles. Si la première occupation contribue à sa façon à maintenir vivant un savoir ancestral, on ne peut pas en dire autant des deux autres… Je me sens aussi très interpellée par la chapellerie de Mme Elizabeth Cohen. Cette veuve monoparentale vendait ses chapeaux, rubans et autres accessoires mode à Détroit à la fin du XIXe siècle. Elle habitait l’étage au-dessus de son commerce afin de pouvoir également s’occuper de ses trois enfants en bas âge. Comme si cela ne suffisait pas, elle devait aussi prendre des chambreurs pour gagner un peu de sous. Une belle gang de Tanguy qu’elle devait aussi nourrir et blanchir… R.E.S.P.E.C.T.

 

Des idées qui ouvrent des portes

Au centre du village, le commerce de bicyclette des frères Wright m’impressionne particulièrement. À l’intérieur, une guide nous explique l’histoire de ces deux hommes. Orville, esprit rationnel, s’obstinait continuellement avec son cadet, Wilbur, aux visions plus créatives (tiens, ça me fait penser à quelque chose, ce genre de tandem…). Les meilleures idées sont celles qui ont trouvé l’approbation des deux frères. Le jour, ils vendaient des vélos (sous le regard doux des jolies dames en peinture qui décoraient les murs… les ancêtres des pinups!). Le soir, ils travaillaient sans relâche à construire leur Flyer. On leur doit le premier vol à bord d’un avion motorisé contrôlé et la compréhension de la mécanique de vol du virage. Avant de réaliser cet exploit, plusieurs expérimentations ont été menées durant cinq ans, dont certaines avec des modèles miniatures maniés comme des cerfs-volants. Les frères ont également construit une soufflerie dans leur atelier pour mener leurs tests. On les croyait un peu cinglés. J’avoue qu’il faut être un peu fêlé pour prendre son envol en plein mois de décembre, dans un engin sans habitacle recouvert, constitué de toile, alors que personne d’autre avant toi n’a réussi un tel exploit.

 

    Sur le site, on trouve également le garage original de la demeure de Détroit où Ford a construit son premier modèle T. Lui aussi s’échinait sur son projet en rentrant du travail. La porte du garage en question étant trop petite, Ford a dû casser les briques du mur pour laisser passer son véhicule. Tout de suite, je suis envahie par ce ver d'oreille de MAZ, qui jouera en boucle dans ma tête pour le reste de la visite : des idées qui ouvrent des portes sur de nouvelles idées qui ouvrent des portes sur de nouvelles idées qui ouvrent des portes sur de nouvelles idées qui ouvrent des portes...


    Je pense à Vincent et sa remarquable habileté pour construire toutes sortes de choses, que ce soit un tiroir à crayons ou un ordinateur à assembler à partir de pièces disparates. Je pense aussi à mon père, patenteux par excellence, toujours à l’affût d’un nouveau « système » ou d’un nouvel objet à concevoir. Étant moi-même peu habile de mes mains et pas du tout dotée de sens pratique (quand je pose une tablette, je parle de mon succès pendant des semaines…), toutes ces inventions à temps perdu, ces projets de garage me fascinent. Elles me rappellent aussi de ne pas sous-estimer la valeur de toutes ces idées informelles et farfelues qui nous occupent. Qui sait quelle petite — ou grande — révolution ces projets entraîneront! En défonçant la porte de son garage, Ford se doutait-il de l’impact qu’aurait sa création sur le monde?

 

 

Lave-vaisselle et autres corvées

Greenfield Village inclut aussi quelques baraques où logeaient à l’origine des esclaves. De simples habitations d’une pièce, grandes comme des garde-robes. À l’intérieur, quelques panneaux d’interprétation et un enregistrement audio racontent l’histoire de certains d’entre eux, qui ont résisté et se sont enfuis : un homme qui s’est enfermé dans une boîte de bois qu’il a envoyée à Philadelphie, un autre qui fut séparé de sa femme et son enfant sans jamais pouvoir les revoir… Quel courage! À la demeure de la plantation Susquehanna, un guide m’explique la différence entre le modèle de « tâches » et de « gang » pour les esclaves. Dans le premier, les esclaves doivent accomplir un nombre de tâches prédéfini, après quoi ils peuvent jouir de leur temps. Le deuxième mode de fonctionnement force plutôt les malheureux à bosser du lever au coucher du soleil. On surveille leur travail pour que ce soit bien fait, quitte à les fouetter s’ils tournent les coins ronds. Le premier système peut sembler plus clément, mais son asservissement n’en est que plus sournois. L’esclave n’a pas intérêt à mal exécuter sa tâche ou à prendre plus de temps que nécessaire s’il souhaite avoir congé. Mais s’il se montre plus efficace, les maîtres n’auront qu’à augmenter le nombre de tâches à réaliser. Aussi, puisque le système de gang fonctionne un peu comme une chaîne de montage, où chacun accomplit une tâche spécifique, il était possible pour les esclaves de développer une réelle « spécialité ». Et si certains maîtres permettaient une relative « liberté » à leurs esclaves, le but demeurait le même : prendre « soin » de son capital humain afin qu’il puisse rapporter davantage. Ainsi, un esclave qui devient parent ou à qui l’on permet de fabriquer et vendre certains objets à son compte risque beaucoup moins de vouloir s’enfuir… En réalité, les maîtres pouvaient disposer de leurs hommes et femmes serviles comme bon leur semblait. « Comme tu peux faire ce que tu veux de ton appareil photo », me lance le guide. Quand je songe qu’Ariel se plaint d’être mon esclave lorsque je lui demande de vider le lave-vaisselle…

 

    J’ai donc visité presque toutes les bâtisses de Greenfield Village. Je suis arrivée cinq minutes avant l’ouverture et le gardien de sécurité a refermé la porte derrière moi à 17h25. Quel site fascinant! Deux bémols, toutefois : pourquoi ne pas aborder les danses traditionnelles de l’époque, voire présenter un petit spectacle dans les rues du village? Et, gardons-le en tête, le site présente une vision très (trop?) homogène et ethnocentriste blanche. Je suis certaine qu’une section portant sur la réalité autochtone de l’époque, par exemple, serait également intéressante… quoique potentiellement inconfortable et moins glamour pour Ford et ses contemporains.

 

 

Détrash

Le soir, je suis témoin de deux incidents qui m’ébranlent. En revenant de Greenfield Village, j’attends l’autobus qui doit me ramener au centre-ville. Le terminus se trouve dans le stationnement d’un centre commercial de banlieue, un genre de Place Rosemère aussi ennuyant qu’on peut l’imaginer. En plus, il pleut des cordes, le moment est vraiment moche. Dans l’abribus, je suis la seule Blanche. À côté de moi, un jeune homme, ses pantalons qui tombent sous les fesses — quelle mode, vraiment! — boit du rosé à même la bouteille. Ça ne m’inspire pas confiance. Cette personne est probablement très gentille, mais j’ai toujours eu de la difficulté à comprendre les gens qui boivent beaucoup ou dans des moments autres que les repas ou les rencontres sociales. Honnêtement, l’imprévisibilité des gens saouls m’effraie. Aussi, ma fibre émétophobe se trouve souvent ébranlée par de tels comportements. Les antennes aux aguets, je choisis donc de ne pas faire le tri de mes clichés sur mon appareil photo ostentatoire. Je me plonge plutôt dans La frousse autour du monde de Bruno Blanchet en souhaitant que le bus arrive bientôt et que je puisse embarquer, cette fois-ci (le bus précédent ne m’a pas laissé monter, sans explication). Une jeune femme, noire elle aussi, cheveux en afro court, vient se mettre à l’abri et s’assoit à côté de moi, à la seule place libre sur bancs. En fait, l’espace est très restreint, nous sommes vraiment très collées, mais elle semble très à l’aise. Bon… L’homme au rosé lui offre une gorgée de vin, qu’elle accepte en le remerciant. « Tu vas peut-être vouloir coucher avec moi, dans ce cas-là! » La femme glousse. Après quelques minutes, elle me demande si j’ai un téléphone à lui prêter. Comme je ne peux pas l’aider, mon voisin lui tend le sien. Elle tente en vain de passer un appel.

 

    Cinq minutes plus tard, deux voitures de police, tous gyrophares allumés et sirènes hurlantes, s’arrêtent devant l’abribus en s’assurant de bloquer le passage à tout véhicule. Les policiers — tous des Blancs — nous toisent d’un œil méfiant. Ils inspectent les passagers à bord des autobus à l’arrêt, à la recherche, apparemment, d’une personne qui aurait volé des articles dans l’un des magasins du centre commercial. Tout ça dure un bon moment, peut-être une dizaine de minutes. Les employés de la boutique s’amènent, montrent la vidéo de leur caméra de surveillance aux policiers. La personne fautive serait une jeune femme aux cheveux longs vêtue d’un manteau bleu. Les policiers reprennent leurs recherches, arrêtent un bus qui voulait quitter le terminus, dévisagent chaque personne dans l’abribus… Vachement intimidant, même si on se sait parfaitement innocent! Comme dans un film, la météo se met de la partie pour créer de l’ambiance : le tonnerre commence à gronder solidement, les éclairs illuminent le ciel avec force. La femme à côté de moi a peur des éclairs, elle dépose sa tête sur mon épaule. Elle tremble en permanence et sursaute à chaque coup de tonnerre. Pour lui changer les idées, je lui demande où elle va. Elle me retourne la question. « Bus 2 », que je lui réponds. « Moi aussi! » Hum… L’un des policiers la fixe avec intensité, puis lui demande de venir leur parler. Il l’emmène à l’écart, ses collègues viennent le rejoindre. Ils discutent avec la femme, la fouillent… Le gars à la bouteille de rosée, nouvel allié de la jeune femme, répète plusieurs fois aux policiers qu’elle n’est pas la coupable, car ses cheveux sont courts (elle porte tout de même un manteau bleu). Le policier lui demande de se mêler de ses affaires à plusieurs reprises. La femme à l’afro, tout en se faisant interroger par les policiers, sursaute à chaque éclair. Finalement, ils l’embarquent. Monsieur Bouteille de vin est furieux. « Vous emmenez une innocente! Ce n’est pas elle! Et dire que nos taxes paient pour ça! Maudite gang de racistes! » Sa colère m’apparaît intense et injustifiée (on n’a aucune idée de ce qui s’est réellement passé dans ce magasin), mais que sais-je, au fond, de la réalité d’être noir aux États-Unis? Je n’ai jamais fait les frais du profilage racial. Cet homme peut-il en dire autant? Et la femme à l’afro? Et tous ces passants qui attendent l’autobus à mes côtés? Comment se sortir de cette méfiance mutuelle? Comment se défaire de décennies, voire de siècles de racisme? Quel poids porte notre couleur de peau, aux États-Unis? Cette femme, qui ne possédait pas de téléphone et qui ne semblait pas avoir de destination précise, était peut-être effectivement louche, mais ressemblait-elle vraiment à la personne sur les bandes vidéo? Bon, peut-être qu’un simple interrogatoire permettra de révéler son innocence, si tel est le cas, et qu’on la relâchera?

 

    À bord de l’autobus qui arrive enfin, le gars du rosé se calme un peu. Une grande femme noire se plaint d’avoir froid. Un ti-cul blanc fume une cigarette, ses yeux, aussi rouges que son capuchon, ne regardant nulle part. Un vieux monsieur blanc sirote une Pabst à la paille. Le long de la route, un énorme panneau publicitaire montre un pistolet à la gâchette serrée par une espèce de tie-wrap. « Contribuez à la prévention du suicide : rangez vos armes correctement! », nous exhorte l’enseigne… Dans cette faune malmenée et ce décor menaçant, je me sens étrangère — je ne pensais jamais utiliser cette expression un jour… c’est mon professeur de français du secondaire, amateur de Camus, qui serait fier de moi! Tout ceci est si loin de ma réalité! Encore secouée de penser que la femme qui a déposé sa tête sur mon épaule il y a à peine un quart d’heure chemine maintenant à bord d’une auto-patrouille, je réfléchis à toutes ces personnes que je croise et qui semblent prises dans une situation socioéconomique peu enviable. Je songe à la déchéance de Détroit, à tous ses terrains vagues et ses bâtiments en ruine. Je vois l’envers du décor, derrière Hollywood et New York et le glamour et l’argent qui coule à flots. Je prends la triste mesure de ce portrait peu reluisant de l’Amérique. J’ai l’impression de me retrouver dans Sur la route. Je ne me souviens plus si Kerouac envoie ses protagonistes à Détroit, mais je me rappelle qu’ils rencontrent toutes sortes de gens, aux quatre coins du pays, dans toutes sortes de situations souvent miséreuses. Le rêve américain, disait-on?

 

    De retour à mon auberge de jeunesse aux murs colorés comme des Crayolas, j’avale rapidement quelques tacos. Je décide d’aller me changer les idées en explorant le People Mover, un monorail qui circule en boucle au centre-ville (moi et mon étrange fascination pour les moyens de transport locaux…). Je revois les coins que j’ai parcourus à vélo, cette fois-ci éclairés par les lumières du soir. Puis, je veux prendre le bus pour me rendre à l’auberge de jeunesse. Dans les marches à l’avant du véhicule, un homme saoul comme une botte marmonne quelque chose au chauffeur. Celui-ci se fâche : « Tu n’as pas les sous, allez! Tu m’as fait prendre huit minutes de retard! Sors de là! ». Il saisit l’ivrogne par les épaules et le retourne vers la sortie. L’homme descend, veut entrer à nouveau, perd l’équilibre par en arrière, bloquant le chemin à tous les passagers qui souhaitent monter à bord. Le quidam à mes côtés prend le soulon par les épaules et le pousse de côté. L’homme tombe en pleine face, complètement raide, comme une figurine qu’un gamin aurait fait basculer du doigt. Je suis catastrophée! Le quidam et le chauffeur m’avisent de ne pas m’en faire. Ce dernier nous fait entrer gratuitement. Tout le monde prend place à bord du bus, comme si de rien n’était. Le véhicule démarre et l’homme saoul gît toujours dans la rue. J’aimerais affirmer que cet événement n’est que de la « petite bière » en comparaison à l’arrestation dont j’ai été témoin plus tôt, mais le drame humain n’est pas moindre pour autant (et l’homme était beaucoup plus saoul que tous les autres croisés aujourd’hui mis ensemble...). Je crois que j’en ai ma claque de cette ville trash! Les gens se sont montrés gentils envers moi, j’ai passé de très bons moments, mais finalement, je n’aime pas du tout la vibe de la ville. Vivement demain, le départ!

 

    « Be safe », m’avait lancé l’unique passager qui partageait mon wagon de monorail, avant que je descende. En voilà un qui connaît bien son Détrash.

 

 

The Dot et les palmiers, d’un bout à l’autre du spectre

Trop dommage de terminer ainsi, car le voyage ne se résume pas à ces quelques journées! Je ne savais pas, en quittant Détroit, que j’allais m’éclater à ce point pendant le reste du voyage (bon, je m’en doutais bien un peu…). J’arriverais à Lansing, une petite ville à l’emblématique usine à trois cheminées, pour un spectacle avec le violoneux Alexis Chartrand à The Robin Theater. Ce petit local, qui a pignon sur la rue principale, fait également office de librairie d’occasion. Dylan, l’excentrique dandy qui tient The Robin, nous écrira dans un courriel « I’m open as a bookstore until 5p.m. » et je croirai à une métaphore, jusqu’à ce que j’arrive sur place. Le spectacle sera très apprécié par la foule peu nombreuse mais attentive. 

 

    Après la représentation, nous nous retrouverons tous (Dylan, quelques spectateurs, les organisateurs du camp où j’irai enseigner, Alexis et moi) dans la maison louée non loin de là. Nic Gareiss, ami et collègue danseur natif du Michigan, m’expliquera qu’en dehors de Détroit, l’État est assez homogène blanc. Dylan me révélera sa fascination et sa grande curiosité pour l’île René-Levasseur, dans le Nord du Québec, qu’il a repérée sur Google Maps et qu’il surnomme « The Dot ». Je lui raconterai à mon tour qu’enfant, je contemplais les Grands Lacs en me demandant à quoi pouvait bien ressembler le paysage autour de ces lacs en forme de palmier. On s’étonnera de notre connivence. Dans notre délire, The Dot se déclinera en une série d’œuvres artistiques, de l’opéra au film documentaire, en passant par la comédie musicale. 

 

    Puis, Alexis et moi nous rendrons au camp Earful of Fiddle pour une semaine d’enseignement et de spectacle. Affectueusement nommé Queerful of Fiddle, l’événement rassemble un beau groupe de personnes intéressées par les arts traditionnels, dont la moitié au moins se retrouvent quelque part sur le spectre du drapeau gai. Pendant une semaine, je tenterai d’employer les bons pronoms pour m’adresser aux gens autour de moi (une piètre performance de ma part… maudit cerveau formé dans une langue où l’on assigne un genre même aux objets neutres…). Le spectacle qu’Alexis et moi présenterons recevra un accueil exceptionnel. Je pourrai voir et revoir Nic Gareiss danser avec toute la finesse, la musicalité et la maîtrise dont il fait preuve et dont je ne me lasserai jamais. Inspirés par Legault et son unité de mesure des « ponts par millions », nous établirons que le ratio de « personnes par planche de gigue » lors du jam au bord du lac s’élèvera à 6, un nombre tout à fait respectable. J’apprendrai des pas et des danses, j’en transmettrai d’autres. Et ce sera magique, pendant une semaine. Loin de la misère des rues de Détroit. Dans ma communauté trad, qui s’étend maintenant jusqu’aux lacs en forme de palmiers.

Commentaires

  1. Très, très intéressant Mélissandre! Bravo! J’en aurais pris plus. Huguette

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    1. Merci Huguette! Il aurait fallu que je parte plus longtemps!

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  2. Ah! Quel plaisir de te lire! Ça nous manquait. Tes récits, ponctués de réflexions et questionnements existentiels sont toujours aussi savoureux!

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  3. Très beau récit
    Sensible. "Humain"
    C'est un beau séjour finalement
    au pays "DE L'ONCLE SAM"
    Comme quoi cela prend des artistes pour nous faire voir
    la grandeur la beauté et la résilience dans la laideur...ou ce qui nous semble laid.
    Bravo Melissandre...
    Je suis Claudette l'amie du secondaire de ta maman

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