Ma mini à Miami
Je voulais absolument réaliser un dernier voyage avant que Zoélie n’atteigne ses deux ans et qu’on doive payer un billet d’avion pour elle aussi. Tous les jours, je consultais les offres envoyées par Les Vols d’Alexi. Ce mec passe son temps à repérer les erreurs de prix affichées par les compagnies aériennes et nous refile ses trouvailles dans une infolettre. Alléchée par les aubaines livrées dans sa version gratuite, j’avais décidé de m’abonner au service Premium pour recevoir tous les vols. À soixante dollars par année, je trouvais que ça valait le coup pour nourrir tous les fantasmes de la junkie de voyage que je suis. Qui sait? Les étoiles s’aligneraient peut-être pour concrétiser un séjour de rêve via ce service? Je serais globetrotteuse opportuniste, voilà!
La difficulté avec les Vols d’Alexi : concorder avec le calendrier proposé! Les dates où les aubaines sont disponibles demeurent très précises. Je regardais donc sans trop d’attentes, à la recherche d’une offre qui tomberait dans notre fenêtre de dix jours en septembre. Idéalement, je voulais me sentir dépaysée. Mais, échaudée par notre mésaventure aérienne au Mexique six mois plus tôt (vol surbooké et deux heures d’attente assis dans l’avion avant de décoller, bagages arrivés le lendemain à l’aéroport…), je souhaitais également un vol d’une durée maximale de quatre heures. Voilà qui limitait beaucoup les possibilités! Je me souviens avoir pensé : « Il faudrait un vol, genre, à Miami. » Quelques jours plus tard, l’infolettre d’Alexi me partageait une aubaine pour cette destination… pile dans nos dix jours visés! Bouïa!
Miami a donc été un faux-choix, une occasion saisie plutôt qu’un véritable élan vers cette partie du monde spécifiquement. J’ai toujours considéré un voyage aux États-Unis comme peu exotique. Au fond, sommes-nous si différents des Américains, outre la langue? Quel dépaysement peut m’offrir ce coin du monde, à part des températures indéchiffrables parce qu’exprimées en Fahrenheit? Je tombe dans l’anecdotique, mais vous comprenez l’idée. En fait, je crois simplement que je n’avais pas encore eu la chance de plonger réellement dans la culture de ce pays et d’observer la richesse de toutes ses contradictions. D'ailleurs, les élections américaines permettent bien de voir les tiraillements de la population, capable du meilleur comme du pire.
Jusqu’à récemment, j’avais peu visité les États-Unis, outre la Nouvelle-Angleterre. Ma vision du pays de l’Oncle Sam se résumait à cette région, relativement similaire à l’Est du Canada. Avec mon séjour à Détroit en juin et celui-ci, à Miami, je commence toutefois à découvrir la multiplicité des visages de nos voisins du Sud. À Miami, on sent les cultures latines et cubaines pas trop loin et même bien vibrantes au sein de la métropole. Les visages aux teints mordorés de la majorité des gens que l’on croise indique clairement que nous ne sommes pas au pays des WASP. La prédominance de l’architecture Art Deco, signature de la ville, nous rappelle constamment où nous nous trouvons, tout comme les postes de surveillance colorés qui jalonnent la plage. La chaleur ambiante n’a rien à voir avec la gadoue new-yorkaise ou l’hiver du Maine. Bref, on se sent ailleurs, bien qu’on soit chez nos voisins.
Tout compte fait, j’ai eu tout ce que je souhaitais : le dépaysement, le vol pas cher de moins de quatre heures et le voyage aux dates ciblées, à six semaines des deux ans de Zoélie! Miami s’est révélée fascinante, une belle surprise. On a adoré notre séjour. On a trouvé toutes sortes de visites amusantes pour Zoélie, comme Monkey Jungle et l’époustouflant Children’s Museum (je pense qu’on a eu autant de fun que notre fille avec toutes les stations proposées : vétérinaire, bricolage, construction, glissades, activité physique, métiers, épicerie, alouette!). La côte offrait des kilomètres de plage absolument magnifique aux eaux calmes et peu profondes. On a pu prendre le pouls de la ville lors de nos balades dans le quartier artistique de Wynwood et celui de Miami Beach, réputé pour ses immeubles Art Deco. Même ma fascination étrange pour les systèmes de transport en commun a été nourrie avec un tour à bord du Metromover, un train sur rail qui circule au centre-ville. J’avoue qu’une partie de moi a rêvé un instant de pouvoir payer un condo à Miami Beach, où l’on reviendrait chaque année. C’est vous dire à quel point on a aimé!
D’ici là, je vous livre en quelques fragments un aperçu de notre voyage, teinté par la perception et la présence de Zoélie, presque deux ans…
Visite avec ma mini à Miami
Marche de reconnaissance dans le quartier de notre Air BnB. Je découvre avec un amusement démesuré que l’école du Miami City Ballet se situe à deux coins de rue. À côté de Vincent qui s’impatiente, Zoélie et moi, on obverse, par les fenêtres des énormes studios, les ballerines de dix à quatorze ans qui s’exercent aux tendus, leur en-dehors poussé à outrance et leurs jambes pas tout à fait allongées. Courage, les filles!
Après une grosse matinée de promenade et de plage :
Moi : Wouah! Ça nous fait une belle journée, hein Zoélie! Qu’est-ce ce qu’on a fait depuis ce matin?
Zoélie : A wu couyeuil!
Ça a l’air que l’unique écureuil famélique de la matinée vole la vedette à la magnifique plage de Miami jalonnée de ses postes de surveillance colorés…
Dans la catégorie « Seulement sur une plage américaine » :
-Pendant qu’on barbote paisiblement dans la mer, un bateau passe à une centaine de mètres, son flanc visible pour nous recouvert d’un immense écran de publicité;
-Au-dessus de nos têtes, deux avions se croisent, tirant chacun une bannière publicitaire. La première annonce des services médicaux et la deuxième nous invite à venir jouer au tir de mitraillette.
De petits lézards se promènent partout. Zoélie les confond avec des écureuils. Et les iguanes, avec des chats! Dans ses yeux, les avions deviennent bateaux.
Deuxième samedi du mois à Miami, on débarque vers 19h à l’événement Wynwood Art Walk. Curieusement, personne ne semble savoir où se trouve cette foire animée en plein air, réputée pour accueillir des centaines de personnes à ses étals de nourriture et d’art. On déniche finalement une galerie ouverte au public, surveillée par un doorman. Des haut-parleurs diffusent une musique entraînante, un bar à vin propose quelques rafraîchissements. On y découvre entre autres des sculptures de bustes couverts de pièces de monnaie, des photos de femmes nues nageant sous l’eau avec des dauphins et des statues arrondies de femmes callipyges tenant un enfant dans leurs bras.
Au Mémorial de l’Holocauste, de bouleversantes photos d’archives racontent le traitement immonde subi par les Juifs. Pour la première fois de sa vie, Zoélie m’offre une fleur. Sa forme est intacte, mais elle est brune, fanée et raide. Ma fille trottine gaiement et m’apporte aussi quelques feuilles mortes. Je glisse le tout dans la main tendue d’une statue d’enfant en détresse au regard insoutenable. Vie, mort, légèreté et douleur s’entremêlent. Pendant ce temps, il pleut sur Miami Beach. Pourtant, aucun nuage n’assombrit le ciel.
Âmes et visages
Dans l'autobus, Lorenzo, aussi gras que sympathique et inoffensif, nous file avec fierté ses bonnes adresses à Miami Beach. Nous savons maintenant où se situent les deux Mc Donald’s, la pharmacie CVS ouverte 24h, le resto de poulet Raging Cane, le giga centre commercial Adventure, les Trump Towers, la boutique Zara et l’hôpital Mount Sinaï. On est gras dur! Lorenzo nous demande également pourquoi on n’a pas encore percé les oreilles de Zoélie. Peut-être au Adventure?
On croise plusieurs ados vêtus d’un gros coton ouaté à capuchon. Pourtant, on crève, ici! Chez nous, les jeunes filles sortent jambes nues en plein hiver. S’habiller à l’opposé du temps qu’il fait : un classique de l’âge pubère!
En route vers Wynwood et ses murales, on passe devant un accueil pour itinérants. On compte bien trois sans-abris par trottoir sur ce pâté de maison. Tous des Noirs! Les États-Unis : terre de liberté et d’égalité, hein? Une phrase lue dans mon guide de voyage me revient en mémoire et me frappe par sa pertinence : « Encore aujourd’hui, l’exclusion raciale passée (et parfois présente) a pour conséquence le paupérisme et l’exclusion d’une majorité de Noirs américains. »
Après notre virée nocturne à Wynwood, on attend l’autobus, qui accuse un retard de vingt-cinq minutes. À l’abribus, une femme envoie des becs soufflés à Zoélie, sa canne et ses bagages posés à côté d’elle. Elle s’appelle Angela. Plus tard, elle me demande si j’ai de l’argent à lui offrir, car elle vit seule dans la rue. En face, une poignée de jeunes hommes écoutent du hip-hop dans le tapis. Pas trop loin de là, une jeune femme noire, très mince, ses longues tresses fines tombant sur ses fesses, serre son sac à main chic en semblant attendre quelqu’un. « Baby Girl! » lui lance la gang de mélomanes. Elle leur envoie la main. Un vieux monsieur pas plus haut que moi passe devant nous en boitant, appuyé sur sa canne. Il interpelle Baby Girl à son tour et traverse de son côté de la rue. Elle le suit de loin.
Linguistique
On entend davantage d’espagnol que d’anglais. On nous aborde même dans cette langue. Ça doit être notre petit look latin…
Les autobus de la ville affichent des instructions en anglais, espagnol et créole. Amusant, tout de même, à quel point cette langue ressemble à du français écrit au son! Soti dijans, Syej priyorite pou granmoun aje, Lalwa federal egzije ke yo sede syej… Me revient en tête la chanson créole Papa Loko, apprise à Zogma il y a quelques années. Et, bien sûr, la berceuse de Doualé héritée de Passe-Partout, que je fredonne tous les jours à Zoélie et qu’elle entonne maintenant pour endormir sa poupée.
Dans l’autobus, deux parfaits inconnus engagent une longue conversation ensemble. La femme veut donner son numéro de téléphone à l’homme, elle me demande si j’ai un stylo. Je n’en ai pas, elle tente sa chance auprès du couple derrière elle. Les deux lui signifient qu’ils ne comprennent que l’espagnol. Étrangement, la dame ne connaît pas cette langue. Je traduis sa requête, mais le couple n’a pas de quoi écrire non plus. « Yo tengo un lapiz! » s’exclame un passager assis tout au fond de l’autobus. Être polyglotte rapproche les gens!
« Hola! »
-Zoélie, en se levant, le matin de notre troisième jour de vacances.
Bravo Mélo!
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