Baraka, partie 1 : Perdre le nord à l’équateur ou la technique triangulaire de l’Emmenthal collaboratif (Kenya 2025)

Une autre nuit mouvementée à cause du décalage horaire… Mais pas le temps de flâner ce matin! Il faut tout remballer pour se rendre à la prochaine étape du voyage. Pas une mince affaire, avec une enfant de trois ans! Heureusement, nos bagages ont été préparés avec soin et réflexion. Je commence à développer un réel intérêt pour l’organisation lors de mes séjours, incluant celle du matériel (ma passion pour les voyages aura-t-elle raison de ma nature foncièrement bordélique?). Plusieurs approches s’offrent à nous lorsque vient le temps de remplir sa valise : on maximise l’espace ou bien on laisse de la marge pour la reconfiguration et les achats sur place? Vaut-il mieux un sac sur le dos ou une valise qui roule? Doit-on opter pour plusieurs petites pièces ou un seul item fourre-tout? Rassemble-t-on les choses par utilité ou bien par leur appartenance à l’un des voyageurs? Quels objets doivent se trouver à portée de main et lesquels peuvent être enfouis au fond du bagage? Pourra-t-on renouveler sa garde-robe lors du séjour en lavant et séchant son linge? Et, bien sûr, la grande question : rouler ou ne pas rouler ses vêtements? Tout cela varie selon la nature du voyage, les réglementations de bagages des compagnies aériennes et la quantité d’objets à transporter, entre autres. Pour le Kenya, on savait que plusieurs changements de lieux — et donc plusieurs repaquetages — seraient prévus. On devait aussi pouvoir tout transporter d’un coup, car notre itinéraire comporterait un déplacement en train. Puis, à trois semaines, pour trois personnes, on voulait s’assurer de ne pas trop s’éparpiller entre nos différents morceaux. Du côté de l’avion, c’était le gros luxe : nous avions droit à deux valises enregistrées PAR PERSONNE! En plus de l’item personnel et du bagage de cabine! Air France, tu m’épates! On a donc préféré opter pour la répartition entre plusieurs valises et gros sacs à dos, sans les remplir à ras bord, afin d’éviter le Tetris à chaque départ (je garde en tête le principe de Marie-SO La minimaliste : les espaces de rangement devraient toujours être plein à maximum 80%). On a tout de même testé la formule avant de partir : on s’est baladés avec toutes nos pièces d’équipement pour s’assurer qu’on pourrait tout transporter en train sans devoir engager un sherpa. Je dois dire que Vincent nous facilite beaucoup la tâche, à ce niveau! Le défi est tout autre lorsque je voyage seule avec ma planche de gigue… Pour rassembler nos items dans les différentes valises, on a utilisé des sacs de compression Thule et Yeti. Chaque chose dans son compartiment respectif : les chandails de Vincent, les sous-vêtements de Zoélie, les pantalons de Méli… Un charme! Et puis, selon vous, sommes-nous de l’équipe des rouleurs? La réponse est… oui! Pour ce point, j’ai demandé conseil à mon amie Roxane, qui a tourné partout dans le monde pendant des années. Son verdict : oui, rouler les vêtements prend moins d’espace que de les plier. J’y suis allée avec l’expérience! Là où j’ai eu l’impression de me surpasser côté organisation, ce fut pour nos trousses de médicaments et produits d’hygiène. Pour économiser de l’espace, j’ai transvidé des quantités raisonnables de liquides dans des contenants plus petits et j’ai combiné plusieurs médicaments dans un même flacon en prenant soin de compter combien de pilules seraient nécessaires pour notre séjour. Il a bien sûr fallu identifier le tout pour s’y retrouver facilement et noter la posologie des médicaments déracinés de leur emballage original. Résultat : cinq trousses classées par catégorie (produits d’hygiène liquides et solides, médicaments ou produits naturels liquides et solides, produits pour les activités extérieures). Quand on sait à quel point j’ai horreur de l’organisation rigide de mon matériel, on comprend le tour de force que l’exercice a représenté pour moi. Bref, je ne suis pas peu fière de notre système, qui semble bien fonctionner jusqu’à maintenant : on a tout ce qu’il faut pour survivre à une catastrophe nucléaire, tout se transporte de manière autonome et on ne perd pas de temps à se chercher. Malgré tout, il y a eu beaucoup plus de mouvement que prévu dans notre début de voyage et j’ai hâte de me poser quelque part sans devoir tout remettre dans les sacs après 24h.

Avant de quitter, on prend le temps de visiter un peu le complexe immobilier de Kings Serenity, qui me rappelle ceux de Macao et Hong Kong. De part et d’autre du corridor intérieur de notre tour — l’une des quelque dix qui forment le complexe — plusieurs appartements s’enfilent. Chaque unité comporte un petit balcon tout couvert de céramique, avec un robinet au ras du sol. Des bassines de plastique multicolores trônent immanquablement dans ces buanderies rudimentaires. Soudain, je comprends mieux les empilades de bassines vues à l’épicerie lors de notre première journée. Entre le corridor et le balcon-buanderie, cinq cordes à linges sont tendues, nappes et pantalons séchant à l’ombre. Visiblement, le combo laveuse-sécheuse ne fait pas partie du trousseau royal. Ça me surprend, car le complexe où nous trouvons semble parmi les plus chics du coin. Chic, peut-être, mais artistique, pas tant : l’allure extérieure austère des différentes tours de pierres grises évoque davantage une prison que des habitations de luxe. Les barreaux qui encagent les balcons d’un bout à l’autre des corridors — doux souvenirs de ceux de Macao et Taipa — renforcent cette impression. Niché au cœur de ce décor froid et sans artifice, toutefois, un module de jeux aux couleurs vives amuse Zoélie et quelques autres enfants vêtus de manches longues, malgré le soleil de midi. Une dernière glissade et hop! On part dîner! On retourne à la pizzeria où nous nous étions arrêtés après l’apocalypse gastrique de Zoélie, deux jours plus tôt. Toujours aussi savoureuse (la pizza, pas l’apocalypse…)!

 

Un dernier arrêt nous attend avant de prendre la route pour de bon : l’une des boutiques de la compagnie de cellulaire locale, Safaricom, pour mettre sur pied notre compte M-Pesa. J’avais lu à ce sujet dans mes guides de voyage : une forme de monnaie virtuelle stockée sur notre téléphone, très populaire au pays. Lonely Planet suggérait de prendre le temps d’installer l’application avec les vendeurs Safaricom dès l’arrivée à l’aéroport. Pressés d’échapper aux chauffeurs de taxis trop insistants, on avait plutôt décidé de gérer le M-Pesa plus tard même si, ironiquement, on a attendu pendant une demi-heure juste à côté du commerce. Petit conseil si vous voyagez au Kenya : écoutez Lonely Planet et créez votre compte M-Pesa aussitôt débarqués. Je pense qu’on n’avait pas bien saisi l’ampleur de la popularité de cette forme de paiement. On s’attendait à ce qu’il soit difficile de payer par carte de crédit (les rares commerces qui les acceptent chargent généralement 10% de frais pour leur utilisation), mais on pensait tout de même s’en tirer en payant comptant. Concrètement, comme les gens ne fonctionnent généralement pas de cette façon, obtenir de la monnaie pour régler nos achats se transforme en véritable rallye chez le commerce d’en face, puis l’autre d’après, puis la voisine, puis la cousine, puis la Bottine-tine-tine pis le rigolet, haha! Tandis qu’avec le M-Pesa, les transactions s’opèrent très simplement : on inscrit le numéro de compte du vendeur dans l’application, on entre le montant voulu et voilà! L’argent apparaît magiquement dans le compte de l’autre personne! Ce qui a achevé de nous convaincre d’installer l’application, c’est le fait que la compagnie de train nationale n’offrait pas d’autre option pour acheter des billets en ligne. À vrai dire, notre plan d’origine était d’arrêter à la gare en passant par Nairobi, aujourd’hui. Mais lorsqu’on s’est arrêtés au Carrefour pour faire le plein de bouteilles d’eau et qu’on a aperçu les bureaux de Safaricom juste à côté, on s’est dit qu’on pourrait prendre le temps de régler le dossier, tant qu’à y être. Super décision! Après seulement cinq minutes d’installation, nous avions déjà acheté nos billets de train et réglé quelques petites dépenses à l’aide de la monnaie virtuelle. La mise sur pied du compte M-Pesa impliquait de se procurer une carte SIM locale. Ça aidera aussi pour l’organisation, car on réalise que ce ne sont pas tous les hébergements et attractions qui utilisent WhatsApp ou les options en ligne. Ce sera aussi plus facile pour rejoindre Vincent lorsqu’on fait « commissions à part ». Et maintenant, direction : Ol Pejeta!

 

Ol Pejeta est l’autre plan safari « budget » que j’ai déniché. Le prix, 70 USD par adulte par jour (et la moitié de ce prix pour Zoélie), comprend trois repas et l’hébergement aux « écuries », des chambres décrites comme rudimentaires. Une aubaine incroyable si on compare aux 800 USD par nuit que peuvent coûter d’autres hébergements dans les parcs nationaux. Bien sûr, il faut aussi ajouter les frais d’entrée au parc de 110 USD par personne, par jour… Ol Pejeta offre également la possibilité de réaliser un safari en auto-conduite, comme on le souhaitait. En plus, l’endroit se classe dans le top 5 de Lonely Planet pour les réserves aux meilleures approches écoresponsables et ce, pour plusieurs raisons. D’abord, il s’agit de la plus grande réserve de rhinocéros noirs d’Afrique de l’Est. L’endroit abrite aussi les deux derniers rhinocéros blancs du Nord, dans un enclos dédié. Au cœur d’Ol Pejeta se trouve aussi le sanctuaire de chimpanzés Sweetwaters, unique au Kenya, qui collabore avec le Jane Goodall Institute pour réhabiliter des chimpanzés orphelins. La réserve permet également l’élevage traditionnel de bétail et lutte activement contre le braconnage. Les revenus provenant du tourisme alimentent des initiatives sociales pour venir en aide aux communautés voisines (santé, éducation, expérience agricole…), qui sont aussi impliquées dans la gestion de l’élevage pastoral. Ol Pejeta compte plusieurs lodges éco-certifiés et propose des activités à pied ou à cheval et de l’observation à distance pour minimiser le dérangement de la faune. Enfin, en collaboration avec d’autres parcs avoisinants, la réserve a mis en place trois corridors de migration, permettant aux animaux de circuler librement sur le territoire. Toutes d’excellentes nouvelles! Lors de mes recherches, j’avais lu des histoires de safaris où quinze jeeps pourchassaient toutes la même girafe en cavale… Pas très attrayant! Aussi, au prix où coûtent les entrées pour les parcs, on peut se demander qui s’en met plein les poches. Cela me rassure de savoir que les profits sont réinvestis dans les communautés locales et que celles-ci sont impliquées dans le projet de la réserve. Bravo, Ol Pejeta!

 

Il est 15h et, selon Google Maps, on mettra quatre heures pour parcourir les 236 km qui nous séparent de notre destination. La durée du voyage semble très longue pour couvrir cette distance, j’imagine que l’état des routes est responsable de ce décalage. Pour l’instant, toutefois, on a droit à une autoroute digne de ce nom, bien asphaltée et comportant plusieurs voies. Je n’ai jamais autant aimé le bitume! On ne peut pas dire, toutefois, que ce soit exactement comme chez nous : à chaque petite bourgade qu’on croise, des passages piétonniers coupent la route. Les gens traversent à qui mieux-mieux, pas de stress, panier de commissions au bras! On croise même une imposante passerelle qui permet aux piétons de se rendre de l’autre côté de l’autoroute en toute sécurité… mais personne ne l’utilise. La force de l’habitude, hein? Nous, on n’a clairement pas le réflexe de s’arrêter lorsqu’on roule sur l’autoroute. Pourtant, chaque passage piétonnier est précédé de bandes rayées sur la chaussée et de non pas un, mais deux dos d’âne, eux-mêmes annoncés par des panneaux de signalisation. Malgré toutes ces précautions, on se prend immanquablement les bosses. Bang… Bang! Eh merde… J’espère que le véhicule peut compter sur une solide suspension! Fait curieux : le double dos d’âne se retrouve aussi après les traverses de piétons. Ça a l’air qu’on a besoin de ralentir avant d’accélérer. Parfois, la nécessité de ces mesures de sécurité passe inaperçue parce que le « village » se résume à un seul bâtiment, une église ou un centre communautaire, peut-être. Une anecdote me revient du voyage que j’avais fait avec mes parents en Australie. Nous avions reçu une contravention pour excès de vitesse, roulant à environ 75 dans une zone de 50. Quand mon père avait précisé qu’aucun panneau n’indiquait cette règle, le policier avait répondu que toutes les villes du pays l’exigeaient. « La ville? Où est la ville? » avait demandé mon père. « Vous êtes en plein dedans! » avait rétorqué le policier. Pas un chat à la ronde, seulement une vieille grange un peu en retrait de la route. Ouin… C’est vrai que c’est peu densément peuplé, l’Australie… Ici, de part et d’autre de la chaussée, une grande animation s’observe : des écoliers rentrent de leur journée d’étude, un fermier promène ses vaches, des vendeuses de mangues et d’oignons se cachent sous d’énormes parasols, une dame tient un commerce de plantes à ciel ouvert… Je me demande si elle doit rentrer sa marchandise à chaque fin de journée. Je ne vois aucun bâtiment autour qui pourrait abriter la centaine d’arbres en pot qui trônent le long de la chaussée. Surtout, j’ai du mal à concevoir qu’une personne puisse charrier tout ça soir et matin. J’en déduis que les plantes restent probablement sur place. Mais alors, comment éviter les vols de marchandise? Je serais étonnée que les hibiscus cachent un quelconque système d’alarme. Bref, le trajet nous fascine par son côté pittoresque, on apprécie la conduBang! Bang! Eh, misère…


Une fois Nairobi dépassée, l’autoroute nous entraîne dans une magnifique vallée aux parois rocheuses rougeâtres, baignées de la lumière de l’heure dorée. Tout va comme prévu, l’itinéraire est facile, pour l’instant. Cette fois-ci, on s’attend à trouver notre chemin plus facilement : on a Google Maps ET des directions envoyées par Ol Pejeta, imprimées avant de partir. Sur le document où j’ai recensé les adresses de tous nos hébergements ainsi que les heures d’arrivée et de départ (oui, j’ai préparé ça, moi!), je note toutefois qu’il faut arriver à Ol Pejeta avant 18h, car le parc ferme à ce moment. Oups! Nous sommes partis plus tard que prévu, on devrait y être plutôt vers 19h. Je commence à stresser : et si on arrive là-bas et qu’il n’y a personne pour nous accueillir? Et si un grand grillage bloque l’accès à la réserve? Et si c’est vraiment impossible de rentrer à Ol Pejeta passé l’heure inscrite, même si on est en Afrique, là où on n’est visiblement pas trop pressé? Je tente d’appeler le numéro que j’ai noté pour aviser de notre arrivée tardive, mais ça ne fonctionne pas. J’appelle le numéro d’urgence fourni par la réserve, mais personne ne répond. Je m’essaie aussi avec un autre numéro indiqué par le message enregistré de la boîte vocale du numéro d’urgence, sans plus de succès. Je tourne en rond dans le système téléphonique pendant une quinzaine de minutes, je laisse quelques messages. J’envoie aussi des courriels à toutes les personnes avec qui j’ai traité chez Ol Pejeta — il y en a au moins cinq — avec la mention « Urgent » au début du titre. Après un moment, je lâche prise (oui, j’ai fait ça, moi!) et je me remets à contempler le paysage. On trouvera certainement une solution. Pendant ce temps, Zoélie dort depuis plus de deux heures. Ça lui fera du bien, les dernières siestes n’ont pas été des plus réparatrices.


18h30, la lumière baisse, les routes se détériorent. Nous sommes de retour sur les chemins non pavés qui rencontrent, à se faire dépasser par des matatus (minibus de taxi collectif), des VUS, des charrettes, pis alouette! On atteint une petite ville, on décide de faire le plein pendant qu’on croise un poste d’essence. Vincent s’occupe de cette tâche et de régler avec notre nouveau compte M-Pesa et moi, je me charge d’emmener Zoélie au petit coin. Bon… des toilettes turques… Je contemple un instant l’idée de s’installer simplement à côté, mais le plan ne me semble pas très intime. Alors, je fais comme si de rien n’était, je remonte ma grande jupe de hippie et je montre à Zoélie qu’il n’y a rien là, un gros trou de porcelaine dans le sol! La démonstration ne la convainc pas : quand vient son tour, je me bats avec elle pour qu’elle obéisse, elle envoie ses jambes dans tous les sens avec vigueur et elle a de la difficulté à écarter suffisamment pour déposer ses pieds de part et d’autre du trou. Non, non, non, Maman! Et voilà, une sandale au fond de la cuvette… Bon, ça aurait pu être pire, la porcelaine n’est pas si sale que ça, il nous reste un bon paquet de lingettes. Soupir. On finit par l’avoir, après moult protestations physiques de Zoélie. Celui qui a inventé la toilette moderne est un génie.


Après une collation de sandwichs au beurre d’arachide, on repart. Ol Pejeta n’est plus très loin, mais le soir tombe, ça devient plus difficile de se repérer. Puis ça commence : Maps et mon plan imprimé fourni par la réserve se contredisent. Les indications restent assez sommaires sur mon plan, du genre « tournez à gauche au club de tennis ». Mais à quoi peut bien ressembler un club de tennis dans le noir, au Kenya, là où tous les commerces affichent une devanture de tôle dont seulement la couleur varie? Maps est plus numérique : « Dans cinquante mètres, tournez à gauche! » Mais l’affichage est décalé par rapport à notre position réelle et certaines indications n’ont simplement aucun sens. Que faire, où aller, qui croire? On suppose que le « pont dans 21 km » est cette petite passerelle de bois, que « la fourche où tourner à droite » est celle-ci, qu’il faut bien « suivre la route C56 pendant 12 km ». Je commence à trouver la situation pas mal frustrante. J’ai mis tellement d’effort pour élaborer ce voyage, je ne me suis jamais autant préparée pour un séjour. J’ai imprimé tous les documents importants, magasiné chaque logement avec soin, pensé un itinéraire logique et réaliste, dressé la liste de tous nos hébergements incluant adresses, noms des proprios et infos de contact, j’ai même imprimé les directions routières fournies par Ol Pejeta car je n’avais pas confiance en la technologie. Malgré toutes ces précautions, il ne s’est pas passé une seule journée sans que quelque chose aille complètement de travers. J’ai l’impression d’être toujours un coup en retard. Qu’est-ce que j’aurais dû faire de plus? À part acheter un circuit tout-compris, là… Mais bon, je voulais un voyage dépaysant, je suis servie! L’aventure, ça veut aussi dire se perdre royalement sur des chemins de garnotte mal éclairés, à des kilomères de tout bled potentiel, dans une contrée qui nous est complètement inconnue, fournie de fauves dangereux.

 

Il approche 20h et, selon notre compréhension de Maps et de la carte d’Ol Pejeta, on devrait être pas mal rendus. Autour de nous, rien ne ressemble à une réserve sauvage. On aperçoit un homme, on lui demande si on est bien à Nanyuki, la ville juste à côté d’Ol Pejeta. Il semble confus. Nanyuki se situe à 45 minutes de là… dans la direction d’où on arrive. On est découragés. Michael — le quidam qu’on a arrêté — entreprend de nous expliquer comment rejoindre la ville, mais on ne comprend pas grand-chose à ses explications. Il déniche une serviette de table en papier, nous emprunte un crayon, puis nous dessine un plan. Plutôt que des noms de rues ou des distances, on lui demande d’ajouter des points de repère clairs le long des lignes qu’il trace. Il nous laisse aussi son numéro de cellulaire, au cas où on ait besoin de son aide. Vive les humains et maudite soit la technologie!


On rebrousse chemin, car on a apparemment manqué le tournant juste à la sortie de la ville où la sandale de Zoélie a visité très intimement la toilette turque (y’a pas à dire : c’est vraiment là qu’on s’est mis dans la marde…). Tout de même difficile d’avoir confiance dans une napkin, en plein milieu de la brousse africaine… Alors, on teste ce qu’on pourrait appeler la « technique triangulaire de l’Emmenthal collaboratif ». Du chinois, hein? Je vous explique! Vous connaissez la métaphore du fromage suisse? On l’utilise souvent en sécurité : chaque couche (procédure, barrière, système) est comme une tranche de fromage suisse – imparfaite, avec des trous. Mais tant que les trous ne s’alignent pas, l’erreur est arrêtée. S’ils se trouvent vis-à-vis, par contre, c’est la boulette! Nous sommes aujourd’hui devant un cas de figure inverse : nos trois cartes, comme autant de tranches de fromage suisse, comportent des trous d’information, mais ensemble, elles se complètent. On élabore donc une sorte de triangulation artisanale des itinéraires : si une indication se retrouve sur au moins deux cartes, on s’y fie. La métaphore du fromage suisse à l’envers, quoi! Au lieu que les trous s’alignent pour causer une catastrophe, les pleins se répondent pour nous emmener à bon port. Tiens! Voilà le panneau marquant l’équateur, comme l’avait annoncé Michael (« iquitor ») et comme on peut le voir sur Maps! Fiou, on est bien rendus au centre-ville de Nanyuki!


Triangulation fromagée ou pas, ça reste un déplacement interminable et très stressant. À chaque tournant, chaque décision, on craint de s’éloigner encore de notre destination. Il n’y a pas âme qui vive autour, les « Michael » ne courent pas les rues, on ne peut pas vraiment compter là-dessus. En plus, je me fais toujours avoir par le décalage de Maps, mes talents de copilote sont assurément à revoir, car à tout coup, j’avertis Vincent de tourner après l’intersection (difficile de regarder en même temps son téléphone et la route devant…). Et c’est parti pour le demi-tour numéro 392 de la journée! Dans le dédale mal éclairé de Nanyuki, je prends des notes mentales d’hôtels affichant « ouvert », au cas où l’on doive rebrousser chemin. Il me semble vraiment improbable qu’on arrive à destination ce soir et que quelqu’un puisse nous laisser entrer. On a vraiment dépassé notre heure limite d’arrivée, il ne doit plus y avoir personne à l’entrée… Voilà qu’on quitte la ville, de retour sur un chemin qui ne mérite pas ce nom. Zoélie s’impatiente, on la gave de collations. On repassera pour le guide alimentaire, mais elle devrait survivre. Puis, elle invoque l’argument ultime : « Envie de caca, Maman! » Eh, merde! On ne sait pas trop si elle dit vrai ou si elle utilise simplement ce prétexte — normalement infaillible — pour s’évader de son siège d’auto, mais on ne prendra aucune chance. On est quand même en plein milieu de la brousse, la nuit. Point de fesses de fillette pour les léopards, que nenni! Dans ce genre de situation, mieux vaut ajouter sa pierre à l’édifice monumental des couches jetables qui encombrent les dépotoirs. Parenthèse insolite (commanditée par Ariel, qui adore ce genre d’information étrange) : saviez-vous qu’un enfant, de sa naissance à la propreté, génère l’équivalent d’un bungalow de déchets juste avec ses couches? UN BUNGALOW! Ça me fait ca-po-ter de le visualiser! Heureusement, on a adopté l’hygiène naturelle de l’enfant pour Zoélie et Ariel, on a donc encore de la place dans notre bungalow. Pis mieux vaut ça que de se faire bouffer le popotin, hein? Fin de la parenthèse. 


À un moment donné, une voiture nous rattrape et nous dépasse. Chouette! Ils vont probablement à Ol Pejeta eux aussi! On les suit, encouragés. Après une dizaine de minutes, ils se stationnent à côté d’un bar. Un bar? Mais il sort d’où, celui-là? Je ne suis même pas certaine que l’endroit où on se trouve existe sur Maps! On accroche le couple qui sort de la voiture pour leur demander si nous sommes sur la bonne voie pour atteindre Ol Pejeta. « Oui oui, c’est par là! Peut-être encore cinq minutes! » Ok, on va continuer à rouler, d’abord! L’exercice de confiance, je vous dis!

 

Puis.

 

Vers 21h.

 

Même si ça ne correspond pas aux indications fournies par nos trois cartes.

 

Ça y est.

 

On arrive!

 

AAAAALLÉLUIA! AAAAALLÉLUIA! ALLÉLUIA, ALLÉLUIA, ALLÉÉÉÉLUUUIAAA!

 

Et.

 

Encore mieux :

 

Un gardien de sécurité nous ouvre le grillage!

 

AAAAALLÉLUIA! AAAAALLÉLUIA! AAAAA, ok, vous avez compris!

 

Sérieusement, je n’ai jamais été aussi heureuse de voir un humain! 

 

Quel. Stress.

 

Le gardien nous fait entrer dans sa guérite, communique avec l’équipe des Écuries pour annoncer notre wannabe Ferrari. Il nous tend une carte en papier pour qu’on puisse atteindre notre hébergement, au cœur du parc. Le gardien nous dessine le chemin au crayon sur le plan, mentionne des balises numérotées qu’on ne verra probablement pas dans le noir, sur des routes de garnotte pas de nom. Génial… Et c’est pas fini, ce n’est qu’un début… Il nous file aussi son numéro de cellulaire : « Quand vous serez perdus, appelez-moi au Control. » Je note le choix judicieux du mot quand plutôt que si. En fait, je ne comprends pas qu’il nous laisse nous promener seuls à travers le parc, une fois le soleil couché. Y’a pas des animaux dangereux, la nuit, qui peuvent nous tuer, genre? Chose certaine, mettons qu’on a eu notre quota de viraillage pour la journée. Comme de raison, on se retrouve devant la porte close de l’un des campings du site. « Allô Control! On est à Sweet Waters Serena, là… » « Bougez pas, on vient vous chercher! » Bon, là tu parles! Quinze minutes plus tard, la jeep arrive. Un grand homme mince au visage sérieux déloge Vincent du siège conducteur. Une couverture carreautée recouvre son épaule. Un autre homme, plus petit, prend place sur la banquette arrière avec Zoélie et moi. Il se présente à nous. « Je suis un Samburu! » balance-t-il avec fierté. Dans la nuit noire, je ne vois que ses dents blanches, qui laissent deviner un large sourire. Dix minutes plus tard, on arrive finalement aux Écuries. Je ne sais pas où on a merdé dans notre trajet, mais on s’en fiche, on est là et notre chambre nous attend. Sam, le chef cuisinier et hôte pour les Écuries, nous accueille et nous demande calmement ce qui est arrivé. « On s’est tellement perdus, je suis vraiment désolée! » que je lui lance, presque les larmes aux yeux. « Je comprends », répond-il calmement. Il réchauffe nos assiettes et on mange un succulent repas traditionnel, assis en tailleur dans notre chambre qui, ma foi, m’étonne par sa grandeur et sa propreté. Il y a même non pas un, mais deux lits King! Et de l’électricité! Et de l’eau chaude! Et deux grosses bouteilles d’eau potable! Dis donc, on n’a plus les cabanes rudimentaires qu’on avait! Où est l’habitation spartiate annoncée par le site Internet? C’était peut-être du marketing inversé pour inciter les gens à choisir des options plus luxueuses? Qu’importe, tout est parfait! Ça y est, on est arrivés, on l’a trouvée, notre belle chambre en plein cœur de la brousse africaine! Je ne connais pas plus grand soulagement que celui que je ressens ce soir. Ah oui, peut-être l’accouchement, une fois le bébé au monde. En tout cas, ça score pas mal haut.

Commentaires