Baraka, partie 2 : Chimpanzés rusés, zèbres insomniaques, léopards invisibles et girafes romantiques (Kenya 2025)
On a bien dormi, enfin! On débute la journée avec un déjeuner copieux. Comme le café instantané reste à l’honneur, j’opte pour le thé (exploit de ma part que de substituer mon breuvage matinal de prédilection!). Bon choix, ça a bien meilleur goût!
On choisit d’abord de se rendre au Sweetwaters Chimpanzee Sanctuary, situé en plein cœur d’Ol Pejeta. Une douzaine de chimpanzés y résident. Agressifs et très territoriaux, les primates ont été séparés en deux bandes de part et d’autre de la profonde rivière qui coule dans le sanctuaire. L’intégration d’un nouveau membre exige beaucoup de temps, de 18 à 20 mois environ. Le guide nous explique que les chimpanzés, très intelligents, utilisent des outils pour écarter les fils électriques de leurs clôtures, s’assurant de ne pas toucher à ceux qui conduisent le courant positif. L’une des femelles du groupe, particulièrement douée pour la manœuvre, entraîne les autres dans ses évasions. Pour assurer la protection des humains qui visitent le sanctuaire, une énorme cage de métal a été installée non loin du sentier de visite. Le guide nous raconte qu’une fois, alors qu’il s’occupait d’un groupe de quinze personnes, les chimpanzés se sont enfuis. Vite! Tout le monde a dû entrer dans la cage, le guide est monté sur le toit pour faire diversion le temps que les secours arrivent, 45 minutes plus tard! Quelle histoire! Me semble que je suis pas trop en confiance, là… Pourtant, les chimpanzés qu’on aperçoit de loin semblent si tranquilles!
Le petit centre d’interprétation présente les photos et les noms de tous les chimpanzés du sanctuaire. On y apprend plusieurs faits amusants, par exemple que certains d’entre eux, à l’instar des humains, possèdent le gène dominant du contrôle musculaire de la langue, permettant de la recourber (comme un taco). Parlant de génétique, les chimpanzés partagent 98,6% de notre bagage! Incroyable, non? La différence que peut faire 1,4%! Le centre d’interprétation permet aussi d’en apprendre sur les principales raisons qui rendent les primates orphelins, à savoir la déforestation et la chasse pour la viande sauvage. Apparemment, les chimpanzés ont déjà disparu de quatre pays d’Afrique. On retrouve aussi dans ce centre une cage de bois contenant six compartiments. Elle aurait été trouvée à l’aéroport de Nairobi, pleine de bébés orphelins. Le guide nous explique que les chimpanzés sont très prisés comme animaux de compagnie par les riches de Dubaï ou d’Irak. Quel monde, les amis…
Après la visite, on décide de se rendre au repaire de Baraka (un nom swahili qui signifie béni), le rhinocéros noir aveugle emblématique d’Ol Pejeta. L’animal a d’abord perdu un œil lors d’un combat avec un autre mâle. Plus tard, il a développé une cataracte à son autre œil et a perdu l’usage de la vue. Un espace dédié lui a été aménagé dans la réserve et l’équipe prend soin de lui. Il a l’habitude des humains et on peut le nourrir. Mais pas de chance! Il dort, on devra revenir. La visite marque tout de même Zoélie : dorénavant, elle veut qu’on l’appelle Baraka! Sur le chemin du retour, on observe nos premiers zèbres! Magnifiques, avec leurs rayures franchement contrastées! Plusieurs impalas gambadent aussi dans les herbes. Zoélie les prend pour des kangourous. Oups! Pas tout à fait le bon continent!
De retour aux Écuries, on profite du délicieux repas préparé par le chef Sam, puis Zoélie sieste. Pendant ce temps, le manque d’Internet nous force à relaxer. Le premier moment du voyage où j’ai vraiment l’impression de me poser! Je n’en suis pas déçue! J’en profite pour commencer le livre L’après-gardisme, de mon ami et collègue Lük Fleury. Un peu de théâtre absurde en plein milieu de la savane, pourquoi pas? J’observe et j’écoute aussi les oiseaux qui m’entourent, comme les petits tisserins jaune vif et un autre oiseau plus gros au plumage quelconque qui chante « Non, non, non, non, non! » (avis aux ornithologues en herbe : je n’ai pas réussi à identifier le volatile, entre les informations confuses de ChatGPT et plusieurs écoutes sur la plateforme xeno-canto). Le plus beau de tous reste sans contredit le choucador superbe, avec son poitrail orangé brûlé comme celui du merle d’Amérique, son plumage d’un bleu électrique chatoyant et son espèce de « collier » de plumes blanches. Je me lance à la poursuite du splendide pour croquer son portrait, mais il se montre plus rapide que moi. C’est bientôt l’anniversaire de ma marraine, qui a l’habitude de publier sur Facebook des « oiseaux du jour » et j’aimerais bien lui partager un cliché de choucador pour l’occasion. Je crois que je devrai me rabattre sur Google Images.
La sieste a commencé tard, elle s’étire jusqu’à la toute fin de l’après-midi. Peu de temps après le réveil, on vient nous chercher (plus tôt que prévu…) pour le safari de nuit. Ça y est! J’avais si hâte à ce moment! Il paraît que plusieurs animaux sortent davantage la nuit, je ne voulais pas manquer ça! Et ici, contrairement à plusieurs autres parcs, les enfants peuvent prendre part au safari. Génial! On a décidé de l’essayer, malgré le coût élevé (70 USD par adulte pour deux heures, la moitié pour Zoélie…), malgré la possibilité que mademoiselle Baraka n’apprécie pas trop le plan de match. Pour l’instant, je suis plutôt préoccupée par le départ hâtif. On n’a pas eu le temps de prendre nos médicaments et les sentiers de la réserve malmènent la Jeep. Dans la gravelle, sans Gravol, c’est grave… Je crois les doigts pour qu’on s’en sorte indemne, je prépare mes petits sacs à l’effigie d’Air France que je trimballe depuis l’avion. Finalement, 45 minutes plus tard, après avoir ramassé les autres touristes dans les différents sites de la réserve, on a encore le cœur à la bonne place. Je pousse un soupir de soulagement.
Le safari débute officiellement et la sensation reste assez indescriptible. On se tient debout dans la Jeep (on soulève aussi Zoélie pour qu’elle puisse voir), le haut du corps au vent à travers la fenêtre du toit du véhicule. On scrute les alentours que le guide éclaire d’un énorme projecteur, à la recherche du moindre mouvement. Le son de la Jeep ne couvre pas tout à fait celui des cigales, l’air se rafraîchit peu à peu. Le guide nous fait remarquer le troupeau de zèbres : aucun d’eux ne dort, chacun devant faire face à une direction différente pour prévenir les attaques des prédateurs. L’insomniaque en moi ne peut s’empêcher de penser à ces interminables nuits sans fermer l’œil. Est-ce qu’ils trouvent ça long, les zèbres, entre le crépuscule et l’aube? Est-ce qu’ils s‘ennuient, parfois? À quoi ils pensent, les zèbres, toute la nuit? La chance n’est pas de notre côté, toutefois, pour l’observation faunique. On aperçoit peu d’animaux, outre ceux vus le jour. Très loin, une butte brune (un hippopotame). Une fois, à côté de nous, une hyène. Un peu plus tard, quelques chacals qui courent devant. Mais pas de lions. « Parfois, en une soirée on voit tous les Big Five, parfois, juste des lapins », nous explique le guide. Les cinq animaux dont il parle sont les mythiques bêtes que les chasseurs coloniaux du XIXe siècle considéraient comme étant les plus difficiles à chasser à cause de leur vitesse, leur dangerosité, leur force ou leur habileté à se cacher : lion, léopard, buffle, rhinocéros, éléphant. Il nous manque le deuxième de la liste, le plus discret de tous. Mais bon, c’est ça, un safari : on ne prévoit pas ce qu’on voit, la magie du moment opérera… ou pas! Lors d’un prochain voyage, on pourra peut-être observer les Little Five (le fourmilion, la tortue-léopard, le tisserin-buffle, le scarabée rhinocéros et la musaraigne-éléphant), les Marine Big Five (baleine, requin blanc, dauphin, phoque, manchot) — non, merci! — ou encore, compléter la liste des Ugly Five qu’on a entamée durant ce séjour (hyène, vautour, gnou, phacochère, marabout). En attendant, léopard ou pas, l’expérience de se promener la nuit en Jeep dans la savane demeure tout de même assez unique, je trouve. Petite pensée pour Jacques Dufour, mon prof de français du secondaire, qui affirmait, pour nous décrire le courant littéraire en vogue au XIXe siècle, que de courir après une girafe en Jeep dans le désert, c’était romantique. On y est… sauf qu’il manque la girafe (parce que maintenant, ce n’est plus Girafe, mais bien Baraka qui s’endort sur nos genoux)!
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