Baraka, partie 3 : De la poudre de corne de rhinocéros au pays des licornes (Kenya 2025)


La journée commence par une commande de lavage. Ol Pejeta offre le service de buanderie pour la modique somme de cinq dollars par panier de linge souillé — et dites-vous qu’il sera probablement lavé à la main... Je reste toujours surprise de constater la disparité des prix, ici. Certains services coûtent les yeux de la tête et d’autres, des pinottes. Vu l’absence de machine à laver dans nos autres logements, l’aubaine en vaut vraiment le coup pour nous. Surtout que tous les vêtements qu’on a portés depuis notre arrivée à Ol Pejeta sont couverts de la fine poussière de terre qui flotte toujours dans l’air. Une petite toux nous accompagne également du matin au soir, ici. Les joies de la nature!

 

Une fois le paquet livré à la responsable du ménage, on tente notre chance à nouveau pour rencontrer Baraka le rhinocéros aveugle, mais il fait encore la grasse matinée. Qu’importe, Zoélie le trouve bien drôle, même complètement endormi. « Maman, il est où son visage? » C’est vrai qu’avec notre vue en contre-plongée, c’est difficile à dire!

 

Au sanctuaire de Baraka, on rejoint Wilson, qui nous guidera pour un safari dans la réserve. Un autre bon exemple des écarts de prix dont je vous parle : autant tout coûte extrêmement cher dans l’expérience safari (tours de groupe, frais d’entrée des parcs, hébergement…), autant les services d’un guide privé demeurent très abordables. À 19 USD pour quatre heures, c’est presque gênant. Et avec Zoélie-Baraka, la flexibilité que cette formule nous offre nous permet d’y aller à notre rythme. Le plan parfait! À vrai dire, je me demande pourquoi tous les voyageurs ne choisissent pas cette option. De notre côté, sans cette possibilité, il n’y aurait simplement pas eu de safari.

 

On s’élance donc sur les « routes » de gravelle de la réserve. Au loin, d’élégantes girafes arpentent le terrain — ça y est, le fantasme de mon prof de français! On croise un troupeau de buffles et, dans une plaine, une harde d’Ankole-Watusis, une espèce bovine aux énoooormes cornes d’environ un mètre. Quelle envergure! Et quel mal de cou en perspective, parole de danseuse très sujette aux céphalées de tension! Au fil de nos déplacements, on observe aussi plusieurs éléphants. « Saviez-vous que ce sont des animaux hautement sociaux, nous confie Wilson. Leurs liens familiaux et de clans sont très importants. Être isolé cause énormément de stress à l’éléphant, il peut même mourir de solitude! » Eh bien, le confinement a dû décimer les troupeaux de pachydermes… Dans une section du parc judicieusement nommée « plaine des zèbres », on s’arrête pour observer ces animaux rayés et la bande de gazelles qui gambadent autour. « Maman, là on va regarder le pestacle de Wanaine… de Waï… de Warenne? » Hein? Le spectacle de Maïgwenn? Mais c’est quoi le rapport avec le safari? Peut-être les cornes des impalas lui rappellent-elles Les dauphins et les licornes, le spectacle de Maï(g)wenn et les Orteils auquel on a assisté… en septembre dernier? Licornes et impalas, quelle différence, au fond, dans les yeux d’une fillette de trois ans? Parfois, j’aimerais tellement savoir quel chemin emprunte sa pensée pour créer de tels rapprochements improbables! Baraka se croit peut-être au pays des licornes, ici? « Hein, Maman? Le pestacle de Waïneye? » (Lâche pas Zoélie, tu vas finir par le prononcer comme il faut!)

 

Dans une autre section du parc — il compte 360 km carrés, on en a pour notre argent! — on circule parmi un grand troupeau de vaches brunes, surveillées par un Maasaï, qu’on reconnaît à son bâton. Notre guide, de la même tribu, nous explique que les lions n’attaquent pas les Maasaïs car un respect mutuel règne entre eux (vraiment?). Ainsi, même si les Maasaïs sont armés (d’un simple bâton, devons-nous le rappeler), ils demeurent pacifiques, mais que les Kikuyus, eux, peuvent trancher quelqu’un en deux avec une simple arme. Je ne peux m’empêcher de constater la divergence d’opinion de nos guides de safari. À Nairobi, Kennedy craignait les agressions des Maasaïs. À Ol Pejeta, Wilson considère cette tribu pacifique. Comment trouver l’harmonie quand autant d’idées bien ancrées circulent? Il me semble que, tout d’un coup, je comprends un peu mieux quel genre de contexte a mené au génocide rwandais. Pourtant, la tension raciale ne m’apparaît pas palpable, au Kenya. Le peuple est-il animé d’une aversion latente? Ou peut-être que je ne comprends simplement rien à l’appartenance aux tribus et à ce que cela implique. Le concept est si loin de nous et de notre société individualiste nord-américaine.

 

Voilà déjà près de quatre heures qu’on arpente la réserve à la recherche d’animaux. Le côté méditatif de l’expérience nous plaît beaucoup. On roule lentement, on s’arrête souvent, on observe. Le calme enveloppant, le quasi-silence ambiant et le temps qui traîne nous apaisent. La simplicité des activités de la faune aussi. Brouter, se déplacer, re-brouter… C’est peut-être difficile à cerner de l’extérieur, mais de l’intérieur, je dois confier que l’expérience demeure assez unique : se retrouver là, au beau milieu de la brousse, entourée d’animaux sauvages dans leur habitat naturel. Vraiment rien à voir avec la visite d’un zoo ou du commercial Parc Safari! Les heures de recherches pour trouver une réserve avec hébergement à prix abordable ont valu le coup! Et Mademoiselle Baraka, dans tout ça? Elle a bien embrassé le concept du safari, je crois. Elle apprécie pouvoir se déplacer sur la banquette à sa guise (on la laisse hors de son siège d’auto, car on circule à très basse vitesse). Elle se sert de ses jumelles pour observer les animaux (du moins, elle essaie), elle grignote des galettes de riz et, quand elle en a assez, elle dessine dans son cahier au crayon d’eau. J’ai acheté ça avant le départ, pour meubler les vols d’avion. J’essaie de prendre un nouveau jouet par trajet. Pas besoin que ce soit la bébelle du siècle, simplement que ce soit nouveau. Mais cette fois-ci, La reine des neiges a tellement occupé Zoélie qu’on n’a même pas eu besoin d’avoir recours à cette astuce. On se reprend ici, car le cahier au crayon d’eau nous sert beaucoup, depuis le début des safaris. Connaissez-vous le concept? Le livre propose différentes images recouvertes d’une matière blanche qui disparaît lorsque mouillée, faisant apparaître un dessin coloré. Puis, quelques minutes plus tard, le tout s’embue à nouveau, prêt à être colorié encore. Un crayon à la pointe de feutre qu’on remplit d’eau accompagne le cahier pour permettre des heures de plaisir (jusqu’à épuisement des réserves d’eau ou de la patience des parents pour remplir le crayon). Zoélie adore! Je classe ce jouet parmi les achats les plus rentables de ma vie, ex aequo avec la poussette ultra-légère globetrotteur qui a mené Camil partout en Asie et mon cours de câll avec Gérard Morin à Espacetrad en 2005.

 

Le safari se termine par une visite au cimetière de rhinocéros. Notre guide nous explique qu’avant 2016, le parc ne comptait aucun ranger et qu’ils n’auraient pas eu le droit de porter une arme, de toute façon. Le braconnage a donc fait des ravages durant cette période, les rhinocéros étant chassés pour leurs cornes, utilisées notamment dans la médecine traditionnelle chinoise. Une situation déplorable, bien entendu, mais je ne peux m’empêcher de penser à une anecdote comique de mon séjour à Macao. Avant de partir pour l’Asie, Gabriel et moi avions dû tout vider notre appartement pour entreposer nos biens. Avec un jeune bébé de quatre mois, j’ai souvenir que l’expérience avait été assez fastidieuse. Au retour, quelques années plus tard, on avait retrouvé des boîtes identifiées de façon cocasse. « Trucs, gogosses et cossins », indiquait l’une d’elle (et en l’ouvrant, on a constaté que l’appellation demeurait judicieuse). « Livres OU cassettes de Disney », annonçait une autre (une boîte dont vous êtes le héros…). Et, enfin, une autre, nommée « Poudre de corne de rhinocéros », dessin de la bête à l’appui. Ça c’est vraiment se dévouer à la niaiserie : tu es vraiment dans le jus, tu as plein de choses à faire, mais tu écris n’importe quoi sur ta boîte et tu prends même le temps d’illustrer le tout. Bravo, les bordéliques! N’ayez crainte, on ne donnait nullement dans la contrebande pour la pharmacopée asiatique, on était seulement ben écœurés de paqueter des boîtes… Bref, j’ai envie de rire de notre déconnage pré-chinois, mais j’ai envie de pleurer à la vue des tombes de tous ces rhinocéros et à la lecture de leurs histoires, inscrites dans la pierre. (Fait amusant, l’une des bêtes partage le même jour de naissance que ma mère!) Dans ce cimetière, on trouve aussi la tombe du dernier mâle rhinocéros blanc du Nord. Il ne reste de l’espèce que deux femelles, ici à Ol Pejeta. On tente actuellement une fécondation avec des rhinocéros blancs du Sud. L’histoire ne dit pas si la nouvelle espèce sera du Nord, du Sud, du Centre-Sud, du Nord au Sud ou encore du champ gauche. Chose certaine, la lignée pure est officiellement éteinte. Triste.



Après une bonne sieste, on retourne voir Baraka. Cette fois-ci, il est réveillé! On le nourrit de grandes branches garnies de feuilles. Zoélie adore ça! Quelle chance, tout de même! Normalement, les rhinocéros noirs se montrent peu sociables et plutôt agressifs, mais Baraka s’est habitué à la présence humaine. Le guide nous permet même de flatter doucement son protégé béni. Sa peau est rêche, sauf derrière les oreilles, où nos doigts effleurent une douce surface. Inattendu!

 

En quittant, on décide d’explorer par nous-mêmes une section du parc que nous n’avions pas visitée en avant-midi et où les lions aiment se promener à cette heure-ci, apparemment. C’est reparti pour le viraillage dans la garnotte! « Avez-vous vu des lions? » qu’on demande aux quelques Maasaïs et conducteurs de véhicules qu’on croise. Pas de chance! Aucun félin en vue aujourd’hui! Simba ou pas, le paysage demeure magnifique. L’heure dorée emplit la plaine, la poussière s’envole sous les pas des rhinocéros qui courent, le Mont Kenya en toile de fond.

 

On rentre aux Écuries et on retrouve un panier rempli de vêtements bien pliés qui sentent la lessive. Reste à savoir si Zoélie rêvera de licornes, cette nuit.

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