Lapin, partie 3 : Mariage en matatu et Madaraka vers Mombasa (Kenya 2025)

 
Au menu aujourd’hui : une journée complète de déplacement! De retour sur les routes bordées de petits commerces colorés, à côtoyer les charrettes bancales tirées par un âne, les matatus têtus qui se faufilent sournoisement et les VUS arrogants qui dépassent tout le monde. Au moins, cette section très populaire de l’autoroute nous offre une belle chaussée asphaltée. Gros luxe! En chemin vers Nairobi, on s’arrête à l’un des points de vue de la Great Rift Valley, un incontournable du voyage au Kenya. De l’Égypte au Mozambique, les plaques tectoniques nubienne et somalienne se séparent, créant une vallée de plus de 9000 kilomètres. La plus grande au monde! Un panorama magnifique s’offre à nous, une énorme étendue verdoyante, parsemée çà et là de menus bâtiments. On s’assoit dans le gazon pour contempler tranquillement la vue. Un vendeur insistant s’approche rapidement de nous. Il nous montre de petites figurines d’animaux en bois foncé qu’il aurait soi-disant fabriquées lui-même. 2500 Ksh! Bien mignonnes, mais on n’a pas envie d’acheter quoi que ce soit. S’il fallait qu’on consomme un produit à chaque fois qu’on nous propose un produit, on devrait louer une palette pour tout envoyer à la maison. Mais l’homme insiste, il descend rapidement son prix. On refuse encore. « Combien tu me donnes pour ces quatre animaux? » Pas du tout intéressé, Vincent balance un montant ridiculement bas et… il accepte! Pas le choix, on doit conclure la transaction, maintenant! Bon, ça nous fera des souvenirs… Mais à 500 Ksh (l’équivalent de 5 CAD), on ne fera pas la fortune de ce vendeur aujourd’hui! Deux autres hommes s’approchent ensuite de nous avec leur lapin. Eh bien! La prémonition de Zoélie se réalise! Elle nous l’avait pourtant annoncé ce matin : « Maman, je suis un lapin! » Les deux hommes nous permettent de flatter leur petit protégé, sans rien demander. Hum… tout ça est trop gratuit pour être normal… Après plusieurs minutes passées ensemble, les hommes demandent finalement si nous pouvons acheter quelque chose à leur étal. On refuse, mais on partage nos collations et ils semblent contents de ce geste. Dans le stationnement, un groupe de personnes habillées chic descendent d’un matatu. En route vers un mariage? Le piètre état du véhicule contraste avec leurs tenues soignées. Les amis rigolent en se photographiant devant le panorama. Zoélie devient rapidement la coqueluche de ces fêtards enjoués, tous veulent leur égoportrait avec Mademoiselle Lapin. Souvenir d’Asie, où notre blondinet Camil faisait tourner toutes les têtes et déclenchait immanquablement une série de clics empressés. Une fois, alors que nous étions arrêtés dans un jardin de Suzhou pour discuter avec des Français que nous venions de croiser, une file s’était littéralement formée dans notre dos, chaque Chinois de la place voulant sa photo à côté du petit bambin dans le sac à dos porte-bébé de Gabriel! Ce n’est qu’après vingt minutes de conversation que nous avions remarqué le manège.

 

De retour sur la route, le chemin traverse le bidonville de Kibera, en banlieue de Nairobi. J’ai souvenir d’avoir vu des tours guidés de l’endroit sur Internet, en voulant organiser nos safaris. L’idée me rend extrêmement inconfortable. Mettre ainsi en scène la pauvreté, folkloriser l’expérience du bidonville, transformer un quotidien difficile en scènes instagrammables… Non, merci! Comment se sentent-ils, les habitants de Kibera, lorsqu’ils voient débarquer une dizaine de touristes (probablement majoritairement Blancs) bien portants, vêtus adéquatement, avec une bouteille d’eau dans la main gauche et, dans la droite, un cellulaire qui vaut plus que leur salaire mensuel? N’y a-t-il pas une terrible arrogance dans ce regard de privilégié? Des humains qui n’ont pas accès à l’eau potable, ce n’est pas exotique, c’est juste triste. Et d’autres humains qui paient pour photographier leurs semblables moins bien nantis, c’est absurde et choquant. Certains argueront que les tours rapportent de l’argent aux communautés. Peut-être… Même si j’ai du mal à croire que les habitants de Kibera sont les véritables gagnants dans l’équation (le tout doit être terriblement corrompu, peut-être?). Du reste, le concept du tour tient sur la pauvreté de l’endroit. Si les conditions de vie s’améliorent, selon la logique des compagnies qui organisent l’activité, le site « perd de son attrait », non? Le tour contribue-t-il donc à la nécessité de faire pitié, au maintien de cet état auprès des habitants, puisque c’est l’atout sur lequel on leur permet de miser? D’autres perçoivent la visite comme une occasion d’échange et d’ouverture à l’autre. Mais quel partage peut réellement se développer dans un tour de trois heures, en groupe de dix, lorsqu’on butine d’une boîte de tôle rouillée à l’autre? On a tout juste le temps de prendre le pouls de cette réalité qui nous est étrangère, de se conforter en pensant qu’on est donc chanceux, nous, de vivre une vie tout autre, beaucoup plus confortable. Au fond, quelle est la véritable valeur de cette réflexion, si on n’y fait rien? On rentrera simplement chez nous en vénérant notre lave-vaisselle, partageant nos clichés de la misère kenyane autour d’une bonne bouteille. Et l’eau potable ne coulera pas davantage à Kibera. Et le rapport de force continuera à se maintenir en déséquilibre, écrasé par l’obésité morbide de Blancs privilégiés. Et notre passage n’aura rien changé. Voilà les idées qui me traversent l’esprit en observant la mer de toits de tôle qui borde l’autoroute.

 

À la gare, on rend la voiture à notre compagnie de location et on offre le siège d’auto de Zoélie à un chauffeur croisé dans le stationnement. Il faudra maintenant transporter tous nos bagages par nous-mêmes. Heureusement, tout a été pensé en conséquence. Nous avons même testé notre arrangement à la maison, avant de boucler nos valises. Résultat : on arrive aisément à porter nos deux valises (grosse et petite), notre sac de randonnée et celui de jour, en plus de la poussette, du sac à dos de nourriture et d’un gros cruchon d’eau. Tout baigne! Je dois avouer que l’exploit n’aurait pas été possible sans les capacités physiques de Vincent. Pour ma part, trop de poids sur mes épaules me donne automatiquement la migraine. Vive mon superhéros! On a l’air ridiculement chargés, mais on refuse tout de même les services de transport de bagages que plusieurs hommes nous offrent, dans le stationnement. On est capables! 

 

Je vous dis qu’on ne badine pas avec la sécurité, au Kenya! Pour accéder à la gare, on se soumet d’abord à un premier contrôle. Ensuite, tous les passagers déposent leurs bagages ensemble et des chiens policiers sont relâchés pour renifler le tout, pendant qu’on patiente adossés au mur. Un troisième contrôle nous attend encore avant d’entrer officiellement dans la gare. Une fois à l’intérieur, on montre une première fois nos passeports. Un peu plus loin, on les montre à nouveau à deux personnes habillées en civils, assises devant une vulgaire table pliante (elles n’ont vraiment l’air de rien, je me demande si elles travaillent réellement pour la station de train…). Et… on repasse un autre contrôle de sécurité. Tout ça, pour finalement revenir sur nos pas devant les dudes de la table pliante, pour rejoindre l’ascenseur. Vraiment, que de précautions! Si on a refusé les offres de transport de bagage, on a suivi aveuglément un homme vêtu d’un uniforme portant le logo de la gare pour récupérer nos billets physiques à la distributrice du hall d’entrée. Ce gardien de sécurité nous a escortés depuis la sortie du troisième contrôle de sécurité jusqu’à notre entrée dans le bâtiment et nous a aidés avec la machine. En échange, il demande qu’on lui paie un sandwich au resto de la gare. Hum… Ce n’est pas ton métier d’aider les voyageurs dans la gare? Tu ne reçois pas de salaire pour ça? Il n’y a plus rien de gratuit, hein?

 

Ah, j’adore les trains! Voilà bien le seul moyen de transport qui ne me donne pas mal au cœur! Je regrette qu’on n’ait pas un meilleur réseau ferroviaire, au Québec. L’autre jour, je voulais savoir quelles étaient les options pour relier Joliette et Montréal avec Via Rail (Google Maps m’a déjà suggéré ce trajet, il y a quelques années). La gare se trouve à distance de marche de chez nous… ce serait idéal, non? La balloune a pété assez vite, je dois dire : un seul départ par jour dans une seule direction et… deux heures de trajet! Ben voyons donc! Qui va choisir le train, dans ce cas? Je pense qu’on va laisser tomber… Quel dommage, une telle occasion ratée! En ce moment, des travaux ont cours sur le terre-plein de la 40, à la hauteur de Repentigny. Vincent et moi, on rêve d’un aménagement permettant à un TGV de connecter les villes de notre sempiternel trajet vers la métropole et, pourquoi pas, de nous rendre à Québec autrement qu’en voiture. En attendant, il reste le bus 50 vers le Terminus Radisson, source inépuisable de cinétose. Ou le trafic. Apparemment, le réseau ferroviaire kenyan reste peu développé, lui aussi. Le Madaraka Express à bord duquel nous embarquons demeure toutefois une bonne option pour rejoindre Mombasa depuis Nairobi. Deux départs par jour sont disponibles, à 15h et 22h30. Pour 35 USD par adulte (la moitié pour Zoélie), on a pu se procurer des billets en première classe. De grands sièges bien molletonnés, une aire réservée pour l’attente à la gare… Très confortable! Le personnel qui nous accueille porte de chics habits rétro d’un mauve criard, foulard noué au cou et petit chapeau incliné sur le côté de la tête. La voiture-restaurant s’avère tout aussi vintage avec ses banquettes en tissu épais fleuri orange brûlé. Quelque chose me frappe, toutefois, dans notre section du train : aucune personne noire autour de nous! Des Français, beaucoup d’Arabes, plusieurs Indiens aussi. Mais pas de Noirs. Ça me surprend. Dois-je en déduire qu’aucun Kenyan fortuné n’est issu de l’une des quarante-deux tribus du pays?

 

Le Madaraka Express circule à travers deux parcs nationaux : d’abord, Nairobi National Park, puis Tsavo-Est. Au loin, on aperçoit des buffles, des impalas et des éléphants. Je tenterai à plusieurs reprises de photographier des pachydermes pour prouver à Gabriel là où je suis et ce que j’observe, mais ça ressemble toujours à une grosse roche ou une motte de terre (le train roule vite et nous ne sommes pas très proches). Qu’importe! Nous, on les voit de nos yeux! Y’a pas à dire, ça reste bien plus exotique que la vue le long de la 40! Avec un départ (stratégique!) à 15h, on était convaincus que Zoélie profiterait du transport pour s’assoupir… mais elle ne dort pas des 5h30 que dure le trajet! On mange beaucoup de popcorn, on commande des repas et on lit en boucle le Cherche et trouve des rennes du Père Noël, un nouveau livre que j’ai acheté juste avant le départ et qu’on avait réservé pour les déplacements. Zoélie n’est pas trop intéressée à retrouver les amis de Grelot le lutin cachés dans l’image, mais bon, ça passe tout de même le temps… lentement…

 

20h30, on arrive à la gare de Mombasa. Vincent gosse pour retrouver notre Uber, pendant qu’une dizaine de chauffeurs m’offrent leurs services pour nous emmener quelque part. Puis, dans Mombasa, le chauffeur zigonne pour trouver la bonne entrée de Buxton Point, où se situe notre logement. Heureuse de savoir qu’il n’y a pas que nous qui sommes perdus sur les routes de ce pays! Une fois à l’intérieur du complexe immobilier, le prochain défi reste de trouver la tour UU (oui, l’endroit compte vraiment beaucoup de sections…). On viraille, on viraille, puis le chauffeur décide finalement de s’avancer directement sur le gazon. Eh ben! On va dire qu’il fait trop noir pour remarquer la manœuvre… On termine la journée par un appel vidéo avec Ariel, qui fête ses 13 ans aujourd’hui. Bonne fête, mon beau Loup de Beau Loup!

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