Éléphant, partie 1 : « Steak, marrow, patates » à trente piastres (Kenya 2025)

Première chose sur notre liste de la journée : profiter du module de jeu! Nous sommes seulement en milieu d’avant-midi, mais déjà, le soleil a trop chauffé le plastique et le métal, glissade et balançoires se révèlent impraticables. Ça me rappelle l’énoooorme terrain de jeu de Kuala Lumpur — je n’en avais jamais vu d’aussi grand et bien garni — où Camil avait dû renoncer tour à tour à chacune des sections du parc, brûlantes en cette heure du midi. Dommage! J’avais choisi ce logement expressément pour cet attrait. On se rabat sur la grande piscine. Les dix dollars américains qu’il nous en coûte pour l’utiliser en valent le coup. Toutefois, encore amochée de sa non-sieste de la veille, Zoélie se fatigue vite. En route vers notre logement, le long de notre promenade dans le complexe immobilier, de gigantesques affiches montrant de chics familles arabes tout heureuses nous invitent à devenir propriétaires d’une unité dans les futures tours qui s’ajouteront sous peu. Vincent s’informe sur les prix, on considère l’option pendant un moment. Oui, fou de même! On a un faible pour les projets immobiliers irréalistes. Je dois avouer que ça ne bat pas la folie que Gabriel et moi avions déjà envisagée : acheter l’ancien presbytère de St-Gabriel-de-Brandon — une grande maison d’époque à trois étages — pour la ridicule somme de 1$, la scier en tranches comme un gâteau, la déplacer ailleurs dans la MRC morceau par morceau et la réassembler comme un meuble IKEA pour la transformer en centre culturel. Vous vous en doutez bien, ce projet n’a jamais vu le jour…

 

Pendant que Zoélie se repose, je ne tiens pas en place : j’aurais envie de visiter la vieille ville de Mombasa et le Fort Jésus. Vincent, lui, se montre peu intéressé par ce site. Les constructions anciennes ne l’interpellent pas. Ce qui l’attire dans les voyages, c’est plutôt de rencontrer des gens. « Pourquoi tu vas à l’autre bout du monde pour voir des nouveaux édifices? Si tu veux faire ça, va à La Tuque! », qu’il m’avait déjà balancé. Ouin, non… Comment dire? Le CLSC d’une bourgade au creux de la Mauricie ne rivalise vraiment pas avec un site historique classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO… Vincent décide de rester avec Zoélie pour sa sieste et je pars seule pour visiter Mombasa.

 

À peine franchie la grille d’entrée du complexe, je sens déjà qu’on me regarde différemment. Les sourires me semblent plus exagérés et fabriqués, l’insistance est plus marquée. Pendant que j’arpente le trottoir à la recherche d’un tuk tuk, un homme me suit, l’air un peu coucou. Un chauffeur le chasse de quelques paroles dures et m’emmène vers le fort. À l’entrée, une pléthore de guides et pseudo-guides veut m’offrir leurs services pour la visite. J’hésite. J’ai envie de prendre un tas de photos, à mon rythme. D’un autre côté, le guide peut me partager des pans fascinants de l’histoire de la place et répondre à mes questions. Et puis je ne sais pas à quel point je serai en sécurité à me balader dans la vieille ville, en tant que femme blanche seule. Ce dernier élément fait pencher la balance, je marchande donc un prix et on entre dans le fort. 

 

J’aime beaucoup l’endroit! Les différentes sections présentent tantôt des murs de pierre ou même de corail, tantôt du crépi jaune ou ocre délavé, le tout recouvert de moisissure à plusieurs endroits — depuis mon séjour à Macao, j’ai développé une véritable nostalgie à la vue ou l’odeur de la moisissure. Chose étrange, car j’ai tellement détesté cet aspect de mon séjour! Les pièces abritent des expositions sur les trois puissances ayant occupé le fort : les Portugais, les Omanais et les Anglais. D’ailleurs, des peintures murales portugaises et d’élégantes inscriptions arabes sculptées dans le bois ornent les murs extérieurs. Au centre, une grande cour intérieure comprend les ruines d’une église portugaise et d’un puits construit par les Omanais, ainsi qu’un impressionnant squelette de baleine. Au-delà de l’enceinte du fort, on aperçoit la mer et le port de Mombasa. Je prends plusieurs photos et je lis les inscriptions des expositions, mon guide se montre bien patient. Il m’emmène aussi au Passage des Arches, un escalier extérieur surmonté de trois arches qui débouche sur la grève. Le corridor servait à la traite des esclaves, qu’on entassait dans une petite pièce sombre attenante à l’escalier. Lonely Planet recommandait vivement de visiter tôt le matin ou en début de soirée pour éviter la chaleur accablante, mais je trouve la température très agréable. Bon, côté information, je ne semble pas être tombée sur un guide très généreux. Il me parle de certains aspects de l’histoire du site que j’avais déjà lus dans mon livre de voyage : les Portugais cherchaient la route vers l’Inde, puis ont bâti le fort à la fin du XVIe siècle pour christianiser le pays. Les Omanais ont pris le fort en 1698, le transformant en maison royale. Au XIXe siècle, les Anglais, eux, voulaient trouver la source du Nil, d’où la construction du chemin de fer qui relie le Kenya à l’Ouganda voisin. Le guide complète avec d’autres informations sur l’histoire du pays et certaines statistiques. Avant, Mombasa faisait office de capitale. Puis, les Anglais la déplacèrent à Nairobi. Le Kenya a obtenu son indépendance en 1963, la Tanzanie, en 1962 et l’Ouganda, en 1971. Pour réaliser leur projet ferroviaire, les Anglais comptaient sur la main-d’œuvre indienne. Maintenant, la population kenyane se compose de 85% d’Africains, 10% d’Arabes et 5% d’Indiens. Outre cela, mon guide répond à ma question sur la signification du drapeau kenyan. La bande verte représente la fertilité, la rouge, la volonté de se battre pour défendre son pays, la noire, les gens et les lignes blanches, la paix. Enfin, le bouclier se veut un symbole de protection. En sortant de Fort Jésus, des jeunes jouent au soccer dans les anciennes douves asséchées. Pas si mal, comme endroit, pour botter le ballon!

 


La visite se poursuit dans le dédale des rues étroites de la vieille ville, dont plusieurs sont piétonnes. J’adore! Très différent de ce qu’on a observé jusqu’à maintenant du Kenya! Des employés au teint basané discutent sur le seuil d’une porte en bois aux allures arabes. Des femmes voilées en noir de la tête au pied circulent dans les rues poussiéreuses. Le minaret blanchi à la chaux de la mosquée Mandhry— la plus vieille de la ville — semble prêt à cracher ses prières par les haut-parleurs qui le hérissent. Des tuk tuks colorés nous dépassent en vitesse. Des fils électriques bordéliques traversent le ciel et pendent un peu partout sur les flancs d’édifices. Plusieurs drapeaux palestiniens sont peints sur les surfaces des bâtiments. Des vendeurs installés à même le sol sale ou sur une chaise de plastique proposent un étal de fruits ou de trucs rouge vif dans des contenants en plastique (qu’est-ce que c’est?). Les murs décrépits, moisis par endroit, me rappellent certains quartiers de la péninsule de Macao — décidément, on dirait que j’aime le moisi, comme Amélie Nothomb! Bref, exactement le genre de quartier que j’aime visiter! Sur les trousses de mon guide, je prends des photos à la sauvette pour tenter de croquer la vie sur le vif en mode incognito, une technique que j’ai développée pour me faire discrète lors de mes nombreux voyages en Asie. Mon guide me pointe plusieurs endroits en les nommant, je n’en retiens aucun, sauf l’Hôtel Africa, édifié en 1901, l’un des plus anciens de la ville. Même si les informations sont laconiques et que je ne peux pas m’attarder beaucoup pour photographier les alentours, j’apprécie la présence du guide. Vers la moitié de la visite, un homme commence à me fixer intensément, il se lève et nous suit sur une bonne distance. Ça me stresse. Il aborde le guide, qui lui répond quelque chose en swahili. Les deux discutent pendant un petit moment, puis le guide fait signe à l’homme de dégager. Il nous laisse finalement tranquilles. Fiou! Je demande au guide ce que l’homme voulait, il esquisse un geste de la main, l’air de dire « Ne t’en fais pas pour lui! ». Ce passant n’était peut-être pas mal intentionné, mais sa présence m’a rendue inconfortable. Je ne peux m’empêcher de me demander comment je me serais débrouillée pour traiter avec lui sans mon guide. Je crois que le fait d’être maman m’a rendue plus vigilante, comme si ma vie avait plus de valeur, car je sens la nécessité d’être présente pour mes enfants. Avant Zoélie, Ariel et Camil, je voyageais avec la plus grande insouciance. Je me suis promenée dans les quartiers les plus mal famés de Buenos Aires sans craindre quoi que ce soit, me faisant même conseiller de ranger mon appareil-photo par un habitant de la place. J’ai toujours avancé avec la confiance (peut-être naïve) que tout se passerait bien et que le monde était foncièrement bon. J’ai peut-être eu raison, car ma pire malchance de voyage a probablement été de me cogner à une porte fermée en arrivant à une auberge de jeunesse où je souhaitais dormir. N’empêche que, maintenant, la légèreté s’est un peu envolée, je suis davantage aux aguets. C’est peut-être ça, vieillir… Il faut dire que je flashe pas mal, dans ce décor. La minorité visible, c’est moi! Dans la vieille ville, j’ai croisé un grand homme blanc, sac au dos. J’en suis restée très surprise. À part dans le train de première classe, nous n’avons vu jusqu’à maintenant aucun autre touriste blanc. Je crois que les voyageurs indépendants demeurent plutôt rares, ici. Et ça se comprend! Disons qu’il ne s’agit pas du contexte le plus facile à naviguer. Dans son balado La frousse autour du monde, Bruno Blanchet conseille de visiter « l’Inde avant la Chine, la Chine avant l’Afrique ». La bordélique en moi est heureuse d’avoir fait ses voyages dans le bon ordre… jusqu’à ce que j’aille en Inde, un jour. Je pourrai alors renouer avec le chaos, mouhahaha! On sort de la vieille ville et le guide veut poursuivre avec une autre visite, un café et je ne sais quoi encore. Je décline toutes les offres et je règle selon le prix entendu… mais il marchande à la hausse! « Ce prix-là, c’était avant que je te fasse visiter. Maintenant que tu as eu la visite et que tu as vu comme c’était bon, tu devrais me donner plus! », affirme-t-il avec aplomb. Euh… non, désolée, c’était pas la visite du siècle, mec! J’ai vu des guides plus dévoués. Pfff! Marchander à la hausse, quelle idée! Un guide s’essaie, j’imagine… 

 

De retour à Buxton Point, je retrouve Vincent et Mlle Éléphant — c’est comme ça qu’elle s’est présentée hier, aux employés du Madaraka Express — dans le module de jeu. En cette fin d’après-midi, les tours font de l’ombre de ce côté-ci du complexe et l’endroit fourmille de fillettes voilées (entre 6 et 11 ans, je dirais) et de bambins de l’âge de Zoélie, ou un peu plus jeunes. Les gars, eux, jouent tous au soccer, mais aucune fille ne prend part au match. Le tout, au son de la prière qui s’échappe du minaret de la mosquée d’en face. Visiblement, plusieurs Arabes habitent ce complexe immobilier. J’aperçois toutefois quelques femmes africaines au module de jeu. Des nounous, probablement? Entre la glissade et les barreaux de gymnastique, une petite fille d’environ trois ans nous fait un câlin. On lui demande son âge, elle forme une pince avec son pouce et son index, un peu comme la lettre F en LSQ. Plus tôt aujourd’hui, une vendeuse a brandi un poing fermé pour indiquer qu’un article coûtait cinq dollars. Existe-t-il ici aussi des signes pour les chiffres? J’écris « aussi », car c’est le cas en Chine. Là-bas, les gestes employés rappellent les sinogrammes des nombres. Peut-être qu’en se basant sur l’alphabet arabe, le chiffre trois ressemble à des doigts pincés? Parlant d’écrire les chiffres en lettres, j’ai souvenir de l’astuce d’Ariel, en deuxième année, qui refusait de faire son devoir exigeant exactement cela. Après moult interventions de ma part, il a fini par les écrire… en chiffres romains! Ou comment respecter la consigne tout en la contournant! Smart ass

 

Si, ce matin, l’entrée à la piscine nous a coûté dix dollars américains, d’autres extras nous attendaient en soirée : il a fallu renflouer le compteur d’électricité pour continuer à utiliser la clim. Pas grand-chose, quelques sous seulement, mais j’ai tout de même trouvé ça étrange, dans un complexe immobilier aussi classe. Il faut dire qu’on n’a pas l’habitude de considérer l’électricité comme une ressource rare et chère, au Québec. Qu’importe! Ça vaut la peine que tout fonctionne à plein régime, car ce soir, un chef cuisine chez nous! J’avais entendu parler de cette option, très populaire au Kenya, sur le groupe Facebook Communauté BB jetlag. En feuilletant le cahier d’accueil de notre logement, j’avais repéré ce service dans la liste de ce que l’hôte pouvait organiser pour nous. On a sauté sur l’idée! Le repas s’avère absolument succulent. La crème de tomates : oubliez la Campbell’s, ça n’a rien à voir, celle-ci est beaucoup plus onctueuse et goûte les tomates pour vrai! La salade avec croûtons maison : incomparable, ce pain rôti croustillant baigné d’huile et rehaussé d’épices! Les légumes d’accompagnement : un agréable mélange d’aubergines (pourtant pas un aliment qui a la cote chez nous), de carottes et d’une espèce de petite courgette en forme d’étoile que le chef nomme marrow luffa côtelé en français, selon Chat GPT. Les patates et le bœuf du plat principal : on en redemande tellement le plat est bien relevé. On couronne le tout avec une salade de fruits. Re-mar-qua-ble! Et le coût des services du chef pour les cinq heures de préparation de ce repas gastronomique et l’achat des ingrédients au marché local, le jour même? Trente piastres, 30 CAD, XXX denarii Canadenses (choisissez votre version, le taux de change reste le même)! On offre 35$, le chef nous demande si on est bien certains, il est super content pour son extra. Voilà, ça fait plaisir d’offrir davantage pour des services de qualité et, surtout lorsqu’on ne le réclame pas avec arrogance!

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