Game of Thrones et game over : l’incroyable épopée de Méli-Mélo contre le « cannot » (Hong Kong et Macao 2025-2026)
En visitant Macao et Hong Kong, j’ai eu l’impression que tout s’était tellement transformé. Une chose, toutefois, m’est apparue inchangée : les fameux cannot chinois! Pour ceux et celles qui ont suivi mes péripéties macanaises d’il y a quinze ans, vous vous en souviendrez sûrement, je râlais constamment contre cet aspect de la culture locale. Il y a, dans ce coin du monde probablement encore marqué par des décennies de communisme, une panoplie de règles et d’interdictions qui semblent parfois non fondées. Pas le droit d’attendre le bus assise dans les larges marches de l’entrée de la banque. Interdit de photographier les beignes dans le présentoir. Impossible d’utiliser son walkie-talkie pour appeler de l’aide. Et j’en passe, bien entendu. À Macao et Hong Kong, de telles injonctions s’expriment par un seul petit mot cassant : cannot. Le terme provient de l’anglais, bien sûr, mais l’absence systématique de pronom pour l’accompagner lui confère une aura exotique indéniable. C’est vrai! Dans quel autre pays anglophile emploie-t-on ce verbe de cette façon? Moi, en tout cas, je n’ai jamais entendu de cannot ailleurs qu’à Macao ou Hong Kong.
Après seulement quelques jours de visite, même les enfants ont remarqué tous ces murs imaginaires auxquels nous nous frappions. « Il me semble qu’il y a beaucoup de choses qu’on ne peut pas faire », a lancé Ariel. Je lui ai alors servi mes meilleures anecdotes de cannot datant de mon séjour macanais. Les enfants ont instantanément adopté l’expression. Même Zoélie, du haut de ses quatre ans, a rapidement intégré le concept. « Maman, le cercle rouge avec une barre au milieu, c’est cannot! » Vous voulez que votre enfant apprenne le respect des consignes? Un petit séjour en terre chinoise permettra assurément de tout recadrer!
Après l’interdiction de manger nos galettes de riz au jardin Nan Liang, de poser le pied sur le cadre de porte en bois du monastère Chi Ling, d’emprunter l’escalier roulant avec la poussette et mille autres détails du genre, on a rencontré notre plus beau cannot à l’aéroport de Hong Kong, le jour de notre départ. Mais avant, une petite mise en contexte s’impose…
Comme vous le savez, mon père m’a légué son fameux mal des transports (merci, Papa). Je pense que je vous en parle à chaque voyage. Disons que, dans la vie d’une globetrotteuse de ma trempe, la cinétose est une hantise. J’appréhende chaque déplacement en espérant de tout cœur que « ça se passe bien ». Au fil du temps, j’ai mis en place un « protocole anti-nausée » de 18 trucs pour m’aider. Malgré toutes ces précautions, il m’arrive tout de même d’être malade en avion. Surtout si je suis fatiguée. Mais bon, difficile d’arriver à destination fraîche comme la rose lorsque mon vol en partance de Montréal décolle à l’aube ou coupe ma nuit pour atterrir en Europe en plein jour… Le trajet Montréal-Hong Kong n’a pas fait exception à la règle. La mélatonine n’a pas fait effet la veille du départ et le premier vol à 6h du matin était beaucoup trop matinal pour mon état. Ajoute à cela le stress de voyager en grande famille pour la première fois et les retards des vols pour nos deux correspondances déjà très serrées. Je me revois, coincée dans le fond de l’avion avec Ariel, à supplier tout le monde de ma grosse voix de nous laisser passer. « Aidez notre famille à se rendre à Hong Kong, s’il vous plaît! Le reste de la famille est déjà sorti, aidez-nous à les rattraper! » Des escales de moins de deux heures, plus jamais! Donc rendue dans notre interminable vol de 15h vers Hong Kong, j’ai crashé. Non seulement les Gravol n’ont pas suffi, mais je me suis mise à trembler de tout mon corps. La troisième fois que ça me prend comme ça, lors de longs trajets aériens. Tu ne sais plus où te mettre, comment te placer, quoi faire pour te sortir de cet état. Désespérée et légèrement paniquée par cette nouvelle condition qui s’ajoutait à la liste de mes inconforts de voyage, j’ai fini par demander à l’agente de bord de me trouver de l’aide médicale. Ils ont passé un appel à l’interphone et un gentil stagiaire universitaire en médecine est venu me voir. Résultat? Rien à signaler. Ça m’a pris environ 90 minutes pour retrouver un état normal et la suite du vol s’est bien déroulée. Sauf que, protocole oblige, l’équipe d’Air Canada m’a remis à la sortie un petit papier stipulant que je devais obtenir une autorisation d’un médecin d’ici mon vol de retour. En plus, le rendez-vous devait avoir lieu la veille de mon départ. Pile dans nos trois jours à Tokyo… La requête m’apparaissait d’autant plus absurde que j’allais maintenant très bien, il était évident que je n’avais souffert que du mal des transports, exacerbé par la fatigue et le stress. Avoir su, je n’aurais pas demandé l’aide d’un médecin à bord… En quittant, j’ai toutefois remarqué une enseigne pour une clinique médicale, à même le complexe aéroportuaire. Je me suis dit que je prendrais rendez-vous là, la journée où on devait prendre notre vol de Cathay Pacific vers le Japon. Tant pis si je ne voyais pas un médecin exactement la veille de mon départ! Les employés d’Air Canada n’auraient qu’à se servir de leur gros bon sens pour voir que rien ne clochait avec mon état — tant que je suis sur la terre ferme, évidemment. Trois jours à Tokyo, c’est déjà beaucoup trop court! Pas question d’en gruger une partie pour une protocolaire visite médicale!
Super plan! Mais… un détail capital m’avait échappé, parce que ça fait partie de tout ce qui a énormément changé, à Macao et Hong Kong. Avant, il fallait prendre le traversier pour relier ces deux villes (cauchemar!). Depuis 2018, une nouvelle construction de pont et tunnel de 55 km permet de se rendre d’un endroit à l’autre. Beaucoup mieux pour le système vestibulaire! Mais, comme toute chose dans ce coin du monde, ça reste assez compliqué. En quittant Hong Kong, on se rend d’abord à l’aéroport pour le contrôle douanier de sortie du pays. On embarque dans un deuxième bus, qui arrive éventuellement sur une île construite de toutes pièces pour accueillir un gigantesque poste de douane. De là, on peut continuer vers Macao ou Zhuhai, la ville de Chine continentale limitrophe. Un petit autocollant sur nos vêtements permet d’identifier qui va où (très high tech, pour accompagner une merveille d’ingénierie comme le pont). De l’autre côté de la douane, un troisième autobus nous emmène à notre destination finale. Ouf! Ben du barouettage! Mais quand même mille fois mieux qu’un seul trajet en bateau… Pour le retour, la formule a été plus simple. Nous avons pris un taxi directement de notre hôtel vers le poste de douane sur l’île artificielle. De là, nous avons pu enregistrer nos valises directement pour notre vol. Nous avons pris un seul bus, qui nous a emmenés directement à l’aéroport de Hong Kong. Mais c’est là que ça s’est corsé, pour mon plan. En arrivant, le seul passage possible est de traverser directement la douane et le contrôle de sécurité. On rejoint ensuite l’aérogare, ses commerces et les portes d’embarquement. Mais… où est la clinique, exactement? L’épopée commence…
1 : Je me rends au poste d’information, près de la porte 10, pour savoir comment rejoindre la clinique. L’employé m’explique qu’elle se trouve de l’autre côté des douanes, dans la section des comptoirs d’enregistrement. Il ne sait pas trop comment je peux m’y rendre, puisque j’ai déjà passé les douanes — c’est ça, le bout d’information crucial qui m’avait échappé. Il m’envoie à l’infirmerie, gérée par la même clinique médicale que celle où j’ai mon rendez-vous. Ok, merci, monsieur!
2 : Près de la porte 32, j’explique la situation à la gentille infirmière. Elle ne comprend pas trop pourquoi j’ai besoin d’un papier, car tout va bien, visiblement. Il faut spécifiquement un médecin pour signer mon autorisation de vol. Selon elle, je devrais me rendre au comptoir de ma compagnie aérienne et demander qu’on m’escorte vers la clinique. Bon.
3 : Retour au poste d’information, porte 10, pour demander où se situe le comptoir d’Air Canada. Apparemment, il n’y en a pas, il faut se rendre à celui du partenaire, Cathay Pacific. Avant, je réexplique mon histoire à l’employé — un nouveau — et j’essaie de voir s’il peut appeler quelqu’un de la sécurité pour m’escorter. Il tente un appel, mais ça ne semble pas fonctionner. Ouin.
4 : Porte 6, comptoir de Cathay Pacific. Explication 42 : le malaise lors du vol du 28 décembre, le rendez-vous à 14h30 à la clinique, le bus de Macao qui nous a déposés ici, moi qui ne savais pas comment ça se passerait, le vol de retour avec Air Canada prévu dans quatre jours, l’infirmière qui m’a recommandé d’aller la voir, pis ma taille de brassière (ben non, quand même!). L’agente ne comprend rien à mon histoire. « Mais, comment Air Canada a fait pour savoir que tu as été malade en revenant de Macao? Si tu ne m’avais rien dit, je n’aurais pas su et tu aurais évité tout ça! » Non, madame, c’est pas ça! Je recommence encore mon explication. Elle réfléchit un peu. Puis, le verdict tombe. « In this case, cannot! » Boum! V’là le mur! Elle me balance ça en me regardant droit dans les yeux. De toute façon, je ne vois pas sa bouche, cachée par un masque bleu. « Si tu reviens de Macao en bateau, tu passes les douanes en arrivant, et là tu ne peux plus ressortir! » « Mais je ne suis pas venue en bateau, je suis venue en bus! » J’essaie ça, comme si ça allait changer quelque chose… Mon excès de zèle à la Chaboudo — un personnage du livre La chaise bleue, qui aimait la précision — semble l’irriter. « C’est la même chose! » lâche-t-elle dans un soupir. À partir de là, toute tentative de solution que j’apporte se solde par la même réponse, soutenue d’un regard en amandes dardant : « Sorry, cannot break immigration law! » Un employé de Cathay Pacific pourrait m’accompagner? L’infirmière m’a dit que c’était possible! « Sorry, cannot break immigration law! » N’êtes-vous pas en contact avec les agents de sécurité? Vous pourriez en appeler un pour qu’il m’escorte? « Sorry, cannot break immigration law! » Mais, ça doit bien être possible, non? C’est que j’ai un rendez-vous de planifié, ils vont m’attendre… « Sorry, cannot break immigration law! » Ah, les maudits cannot!
5 : Parce que je suis têtue et que je trouve la situation et la rigidité chinoise complètement stupides, je tente un ultime effort auprès du comptoir d’information, porte 10. Je sors mon plus beau sourire, ma surdose de politesse et ma voix mielleuse. Les employés de Cathay Pacific n’ont pas pu m’aider. Accepteriez-vous d’appeler un agent de sécurité pour qu’il m’escorte? Et tout le tralala. L’employé appelle Cathay Pacific — eh, misère… — pour finalement me confirmer que cannot parce que ceci pis que cannot parce que cela pis que cannot dans tous les cas. Câline!
6 : En route vers la porte 32, au pas de course, pour annuler mon rendez-vous auprès de l’infirmière, je croise un groupe de quatre musiciens qui donnent un spectacle dans l’espace ouvert de l’aéroport. La musique grandiose de Game of Thrones accompagne ma course. Je la chantonne au passage et la trouve très à propos pour illustrer l’épique quête de Méli-Mélo contre le fameux cannot chinois. Une petite pensée aussi pour ces musiciens professionnels coincés ici à l’autre bout de la ville, à jouer des airs pop pour des touristes pressés, enterrés par les annonces fréquentes de Thai Airways qui recherche désespérément un passager au nom imprononçable pour le vol vers Singapour dont le départ est imminent. Vraiment brun, comme contrat. Courage, les amis!
OK, fin de l’empathie artistique, de retour à la porte 32. L’infirmière se montre bien désolée de mon échec et annule en un coup de fil. Game over, Méli-Mélo! Bon, je dois dire que j’ai probablement choisi de défier le pire de tous les cannot : les règles d’immigration. On niaise pas avec ça! N’empêche, je crois qu’il aurait été plus facile d’obtenir le laissez-passer A38 pour immatriculer une galère. Ce qui me chicote le plus, c’est la perspective de devoir gérer ça durant notre court séjour à Tokyo. Mais bon, je trouverai peut-être une astuce pour contourner le rendez-vous? Ou peut-être qu’on aura le cannot plus mou, au Japon? Peut-être que le gros bon sens primera pour que je puisse embarquer dans l’avion? C’est ce que nous découvrirons dans les prochains épisodes de Méli-Mélo, la globetrotteuse qui souffrait du mal des transports.
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