Cartes postales olfactives du Port aux parfums (Hong Kong et Macao 2025-2026)

En cantonais, Hong Kong signifie Port aux parfums à cause des exhalaisons émanant des cargaisons d’encens qu’on y transportait. Un nom hérité d’un passé marchand, mais qui colle encore aujourd’hui, car de multiples effluves s’échappent toujours de la ville. Elles m’ont maintes fois transportée instantanément dans un autre lieu, une autre époque. Apparemment, les signaux olfactifs transitent directement vers l’amygdale et l’hippocampe, sans passer par le filtre de la raison. Le souvenir d’une odeur n’est pas narratif, il est corporel. Humer, puis ressentir, sans réfléchir. Ainsi, j’ai revisité des lieux, mais j’ai aussi touché, le temps d’un court moment, à la « moi » d’il y a quinze ans. Juste parce que mon nez avait sorti quelque chose des boules à mites. Et pourtant! Mon appendice nasal n’est assurément pas des plus développés! Incroyable, tout de même, la mémoire liée à l’odorat! Petit album « photolfactif » de cette terre asiatique, incluant un préambule de détours géographiques et temporels.

Macao, 2010. Mon appartement s’emplit de l’odeur du fromage qui grille au fond du four, alors que je prépare une bûche de Noël. En une fraction de seconde, je suis transportée au Vices & Versa, un serveur dépose une fumante assiette de nachos gratinés sur une petite table de bois, collée contre les murs bleu et vert de l’endroit. Je gigue, en sueurs, entourée de musique bourdonnante. 

 

Irlande, 2024. Les relents de moisissure qui se dégagent du crachin atlantique emprisonné dans un hôtel délabré me replongent avec nostalgie dans mon époque macanaise. Autant j’ai pu détester la puante humidité ambiante lorsque j’habitais en Asie, autant je suis tout attendrie lorsque je la retrouve.

 

Hong Kong, 2025. De retour au Port aux parfums, cette même âcreté me tire un sourire, l’impression de « rentrer à la maison ». L’étrange sentiment d’un lieu familier, que je n’ai jamais quitté. Les expériences odoriférantes s’enchaînent au fil des visites, les sensations oubliées refont surface, Méli-Mélo version 2008-2011 renaît.

 

Le parfum soyeux du savon flotte dans l’air. D’un coup, je suis jeune maman, je lave beaucoup de petits vêtements, qui ne sèchent jamais, car l’appartement demeure trop humide (boucle infinie vers la pestilence du moisi!). La sécheuse fonctionne mal, comme tout le reste de notre appartement, d’ailleurs.

 

Le cinq-épices, complexe mélange d’aromates poivré-sucré, s’infiltre dans les rues grouillantes de Kowloon. Soudain, je porte Camil dans mon dos, Gabriel à mes côtés. L’Asie s’offre à nous, fascinante, déroutante, invitante. « C’est où, le prochain voyage? » La question brûlera nos lèvres pour les trois années à venir.

 

Dans un marché de rue, entre les tricots quétaines et les décorations rouge et or du Nouvel An, les durians
dégoûtants et nauséabonds m’assaillent. Un fruit au goût d’oignon, quelle affaire! Souvenir de la dame du dernier étal de la plage de Hac Sa, qui avait donné son contenant de durian à Camil, bébé au palais capricieux... Il avait tout dévoré. Jamais compris la scène!


Au détour d’un gratte-ciel de cinquante étages, des poubelles putrides éventrées me lèvent le cœur. Exactement comme lors de mon arrivée à Macao, en plein été. Le choc du nez, la collision des cultures. La poisse qui nous colle à la peau, exacerbe la puanteur des vidanges. Devoir se pincer le nez pour continuer d’avancer. Se sentir loin de tout, de tout le monde. Montréal n’a jamais empesté de la sorte!

 

En empruntant une ruelle escarpée du chic quartier Soho, une fleuriste range son étal de bouquets, laissant derrière elle un halo olfactif floral des plus agréables. D’un coup, je retrouve l’habitude de me procurer mes items à même ces petits commerces, baragouinant un cantonais strictement fonctionnel. Gay daw chin? prononcent mes lèvres novices. J’achète sans marchander, les prix fixes de l’Occident encore trop ancrés dans mes habitudes de magasinage.

 

Dans le hall d’entrée d’un hôtel chic, la puissance du savon à plancher me pique les narines. En un instant, je cours pour me rendre au travail. Mes 47 étapes de maquillage m’attendent. Mon corps esquisse la chorégraphie du Recycling Dance, la musique du Cityscape résonne dans ma tête. La trace de ZAIA renaît en moi. C’est ma vie, à nouveau.

 

Macao, 2026. De nouveaux parfums m’accompagnent, fabrique mnémonique pour les Méli-Mélo de l’avenir. Dans le secteur de Seac Pain Van, le Pavillon des pandas géants accueille toujours de dodus mammifères. Tout autour, le zoo s’est développé, toutefois. Une passerelle à flanc de montagne permet maintenant d’observer des papillons — ou pas. Je remarque plutôt la senteur capiteuse du bois verni.

 

Au Venetian, les bouffées de maïs soufflé ne traversent plus le foyer du théâtre de ZAIA, les émanations rances des poids enflammés du Fire Dance ne s’immiscent plus dans l’arrière-scène. L’hôtel abrite maintenant TeamLab SuperNature, une installation immersive numérique de célèbres artistes tokyoïtes. On explore dans le désordre des dispositifs lumineux semblables à des lasers, des ballons géants à manipuler, un trampoline interactif à la thématique stellaire, un aquarium où s’animent les poissons qu’on a dessinés… Un labyrinthe de créativité, une abondance de couleurs à emmagasiner. Là où des pétales de fleurs numériques glissent sur les surfaces à 360 degrés, une fragrance de rose me chatouille le nez.

 

En face d’Hellene Garden, le complexe immobilier où j’habitais, un nouveau petit quartier a poussé, là où béait jadis une cour à déchets. De coquettes maisons aux standards chinois s’entassent pour former le « village de Hac Sa ». Surprise de la métamorphose, je déambule entre les petites habitations, appareil-photo en main. Je me retrouve accidentellement dans la cour d’une parfaite inconnue. Elle arrose ses plantes, l’air se soulève d’une puissante empreinte de terre mouillée. En face, une nouvelle construction meublée de vide attend ses futurs locataires. Je devine qu’elle ne sent pas encore le moisi. Sur le bord de la plage de sable de noir où nous nous trouvons, ça ne saura tarder. Le repoussant miasme de Macao l’embaumera bientôt. Et moi, je vous reparlerai de cette maisonnette, de ses souvenirs qui n’auront jamais lieu, des parfums qui ne la baigneront pas…

Commentaires