Ho gwaï, peng di la : fantasmes de buanderie, ou la fois où j’aurais aimé savoir dire « bobettes » en cantonais (Macao 2026)
À Macao, je renoue avec mes restaurants fétiches d’il y a quinze ans. Dans certains cas, le repas reste à la hauteur de mes souvenirs : je lécherais l’assiette du resto thaï du Vieux Taipa, je me régale du poulet portugais de Fernando’s, je déguste les plats de Nga Tim (seule déception : pas de jus de mangue, que j’ai réussi à commander en cantonais, Yao mo mango tsap aaa?) Parfois, je regrette d’avoir terni ma mémoire gustative par cette mise à jour : la fameuse pizza de La Gondola me semble maintenant un peu sèche. Au moins, ils ont corrigé leur menu anglais, ils ne servent plus d’« orignal » au chocolat comme dessert, juste de la mousse. (Note à mon cerveau : peux-tu nettoyer ton nuage, s’il te plaît? Parce que c’est franchement inutile de se souvenir d’une erreur d’homophone sur le menu d’un restaurant de la ville que tu as quittée depuis une quinzaine d’années…) Seule constante à tous nos repas, peu importe le commerce : je fais le saut lorsque la facture arrive. Soit les prix ont royalement augmenté, soit mon portefeuille n’est plus celui d’il y a quinze ans. Probablement un peu des deux. Aujourd'hui, on voyage en grande famille, c'est certain. Et il faut bien admettre qu'à l'époque de ZAIA, avec mon salaire très généreux, je regardais beaucoup moins les additions. Je ne devrais donc pas être surprise de ce décalage. Tout de même un tour de force financier — et une chance inouïe — d’avoir pu partir avec les trois enfants à l’autre bout du monde! Merci, le Prix CALQ — Artiste de l’année dans Lanaudière 2024, pour le coup de pouce!
Pour ce voyage wannabe-budget, on a eu accès au gros luxe du Grand Coloane Resort grâce à une aubaine incroyable sur Agoda. Lits King, chambres ultraspacieuses, balcon avec vue sur la mer, piscine intérieure, salle de jeux pour enfants, navette gratuite vers le Cotai… Clairement plus chic que nos hébergements habituels! On a vite réalisé la différence de statut, le jour de notre arrivée. Six jours après notre départ de la maison, une lessive familiale s’imposait. Idéalement, il aurait fallu profiter de la machine à laver de notre hébergement de Hong Kong. Mais avec l’humidité élevée de ce coin du monde, la brassée aurait dû être lancée lors de notre troisième jour seulement, pour pouvoir sécher à temps. À ce moment, presque fraîchement débarqués en Asie, il nous semblait absurde de laver déjà nos vêtements. « Pas grave, que j’ai pensé, le Grand Coloane Resort offre sûrement un service de buanderie! » C’est là que tu réalises que je séjourne rarement à mes frais dans un hôtel… et que je n’ai jamais utilisé un tel service. On a commencé à cocher des items sur la liste : un pantalon à 8$, un chandail à 6$, des bas à 2$... Total de la facture pour notre famille de cinq? Rien de moins que 600$! Hein? Tu. Me. Niaises… Ça nous apprendra à choisir des hôtels de luxe! « On a juste à aller à la buanderie! », lance Vincent. C’est là que tu réalises qu’il ne connaît pas bien Macao… Je n’avais aucun souvenir d’un tel commerce, ici. Google nous confirme cette impression. Je descends au comptoir pour qu’on m’aide à téléphoner aux deux options de lavadeiria qu’on a repérées. Évidemment, au bout du fil, ça ne parle que cantonais! Malheureusement, mon champ lexical chinois du lavage reste très limité. Heureusement, le réceptionniste, lui, sait se débrouiller — il y a ça de bon, dans les hébergements de luxe. Bon, c’est Macao, alors vous vous en doutez bien, tout est ben ben compliqué. Les délais proposés sont interminables (cinq jours pour récupérer nos affaires, vraiment?), les heures d’ouverture sont peu commodes (c’est dimanche) et… les prix sont presque aussi élevés qu’au Grand Coloane Resort. Ben voyons! Qui a les moyens de se payer un tel service? À défaut de pouvoir demander qu’on lave mes bobettes en cantonais, je peux au moins exprimer mon appréciation de la situation : Ho gwaï! Peng di laaaa! C’est vraiment cher! Faites-moi un meilleur prix!
Laisse faire la buanderie, on va le laver nous-mêmes, notre linge! Nouveau plan : se rendre à l’épicerie Seng Cheong à Taipa, acheter une bouteille de savon à lessive, des gros cruchons d’eau (pour boire, là, pas pour les vêtements…) et des trucs à déjeuner, puis faire livrer le tout à l’hôtel. Vérification avec le réceptionniste : oui, quinze ans plus tard, le commerce livre toujours! Dans cette petite épicerie où on a acheté tellement de bagels et de pommes pour le palais capricieux de Camil, je retrouve les lieux avec amusement, fidèles à mon souvenir — juste le lait qui a changé de tablette, mais ça va. Comme il se fait tard, on troque le bus pour un taxi et on n’utilise pas le service de livraison. De toute façon, les taxis sont bon marché, contrairement aux restaurants, et la différence de prix avec les quatre passages de bus nécessaires à la famille reste minime.
Assise confortablement dans le gros véhicule qui nous ramène vers notre hôtel chic, je me dis qu’il faut galérer, lorsqu’on a des moyens limités. Le fait de côtoyer le fantôme de ma vie macanaise d’il y a quinze ans me le remet crûment au visage. Bien sûr, je ne suis pas à plaindre et mes choix professionnels m’appartiennent (« on a toujours le choix », apparemment…), mais je songe tout de même à toutes les démarches que je dois me taper pour (sous)financer mes projets, à tout le travail invisible et bénévole que mon métier implique, à tous les miracles qu’on attend de nous avec trois fois rien. Alors, je me dis que j’étais bien, à Macao, avec mon salaire de fonctionnaire, mes costumes lavés pour moi chaque jour (à 600$ la brassée?) et ma petite serviette bleue pour éponger mon visage qui m’attendait systématiquement chaque jour où je rentrais au boulot, bien pliée à ma place dans la loge. Pis pourquoi j’ai laissé tomber tout ça, donc? Ah oui, pour « vivre ma vie rêvée en danse », c’est-à-dire passer plus de la moitié de mon temps à faire du travail de bureau non rémunéré. Ben oui! C’est logique!
Enfin, vous direz que je me plains le ventre plein avec cette anecdote et vous avez entièrement raison. La vraie galère, elle est pour toutes ces personnes vulnérables qui en arrachent à longueur de semaine et pour qui les portes de sortie demeurent inexistantes. Nous, on vit très bien, on mange équilibré trois fois par jour, on est en santé, en sécurité, bien entourés et en voyage ensemble à l’autre bout de la planète, donc tout va mieux que pour la très grande majorité des Terriens. Qu’est-ce, au fond, que de devoir laver ses vêtements dans le bain pendant deux heures? Ça veut tout de même dire qu’on a accès à de l’eau et du linge en abondance, non? Et Camil et Ariel ont même semblé passer un bon moment à frotter leurs frocs au son de Toole et d’Angine de poitrine. L’expérience m’aura aussi permis d’apprécier l’évolution qui a doté l’humanité de machines à laver. J’ai eu une petite pensée pour mes grands-mères, qui devaient faire la lessive de leur famille nombreuse à la main, toutes les semaines. J’ai partagé l’observation à Ariel, qui m’a répondu du tac au tac : « Ben, moi, ma grand-mère, elle a une laveuse! » Heille, je me sens vieille, tout à coup…
Bravo pour l'empathie envers tes ancêtres, mais on dirait que tu vas devoir actualiser tes références temporelles concernant les lessives de tes grands-mères... Ces dernières avaient tout de même des machines à laver, peut-être pas entièrement automatisées comme aujourd'hui, mais qui constituaient une nette amélioration, un allègement de la tâche en comparaison de la planche à laver...
RépondreSupprimerHi! Hi! Au moins Ariel ne te demandera pas s'il y avait l'électricité quand tu étais jeune! Cela aussi pourrait te donner un coup de vieux !
Et ta grand-mère avait même une repasseuse, rien de moins.
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