Glissements de terrain et distorsion temporelle : Hong Kong, quinze ans plus tard (2025)

Une heure de route. Trois avions. Autant de levers et couchers de soleil en accéléré durant le vol. Trois lignes de métro. Plus de trente heures de déplacement… Nous arrivons finalement à Hong Kong en soirée, en plein cœur du typique quartier Mong Kok. Directement à la sortie de la bouche de métro, des néons rétro aux couleurs criardes nous accueillent, les bus à deux étages klaxonnent sur Nathan Road, colonne vertébrale de Kowloon, et des passants aux yeux bridés nous entourent en jasant dans une langue incompréhensible — du chinois, littéralement. Tant d’heures — que dis-je, de jours — nous séparaient de notre départ, nous en avions perdu la notion d’état transitoire. Si bien qu’en débouchant ainsi sur la ville grouillante, j’ai eu l’impression d’avoir emprunté un portail mystique qui m’avait instantanément transportée quinze ans en arrière, dans un lieu enfoui quelque part dans un recoin de mémoire. J’ai tout de suite reconnu Hong Kong, la vibrante, la dynamique, la magnifique métropole que j’ai tant aimé visiter. Et, comme je vous l’ai déjà expliqué, le portrait olfactif de l’endroit achève la réactivation mnémonique que les lieux opèrent déjà.


Si les souvenirs déclenchés par les odeurs ne trahissent pas le temps passé loin de Hong Kong, il en va autrement pour mes autres sens et pour mes repères géographiques. Déjà, lors de nos préparatifs, j’en avais eu un aperçu : « Super! Cet hébergement se trouve sur la même ligne de métro que l’aéroport, on va louer ça! » … alors qu’il a fallu prendre deux correspondances pour le rejoindre. Sur place, je me suis même surprise à affirmer à Vincent : « Avant, le Centre des arts se trouvait à Kowloon, ils l’ont déplacé d’île! » Ben voyons! On ne déménage pas des montagnes de la sorte! Beaucoup plus tard, j’ai allumé que j’avais probablement enregistré l’image de la photo de Gabriel et moi avec cet édifice en arrière-plan… prise depuis Kowloon et pas à Kowloon. Quel fabuleux glissement de terrain s’est opéré avec le temps, dans ma mémoire! 

 

Aux débalancements territoriaux s’ajoute la distorsion temporelle. J’avais prévu une après-midi complète pour suivre le tracé des 18 escaliers roulants qui permettent de monter d’un quartier à l’autre, sur l’île de Hong Kong. L’une de mes activités préférées, il y a quinze ans. J’adorais ce parcours! En sortant des escaliers, on bifurquait vers l’ouest, on traversait le jardin botanique, pour rejoindre finalement le tram qui nous emmenait au sommet Victoria. Bon, la destination finale serait différente cette fois-ci — nous avions déjà emprunté le tram la veille — mais le trajet demeurerait tout aussi plaisant, surtout que Zoélie trippait sur les multiples escaliers roulants du métro. Concrètement, on se rend au bout en… quinze minutes. Voyons! Pourquoi avais-je enregistré qu’il fallait dédier une demi-journée à l’activité? On veut redescendre à pied à travers le quartier huppé à flanc de montagne, que je ne reconnais pas du tout. On marche pendant un petit bout dans l’espoir d’aboutir à un endroit qui sonnerait une cloche pour moi, les fameux jardins botaniques qui devaient se trouver « pas trop loin », selon moi. On se ramasse à une espèce d’échangeur en tire-bouchon farci d’escaliers, surélevé comme des glissades d’eau en béton. Zéro bucolique, méga chiant avec la poussette! Demi-tour immédiat! On finit par redescendre les marches le long de la douzaine d’escaliers mécaniques qu’on venait d’emprunter. Exactement le plan qu’on voulait éviter, avec une poussette à traîner et une fillette qui ne veut pas trop se déplacer. Pas de félicitations à me faire pour la planification! J’imagine qu’avant, on sortait avant les derniers escaliers. Peut-être aussi qu’on entrecoupait la montée de déambulations dans les quartiers animés qu’on traversait? Ou peut-être que tout s’étirait, en visitant avec un jeune bébé sur le dos? À la recherche d’une toilette pour une urgence-pipi de Zoélie, je me trouve quand même très hot de me souvenir qu’il y a une épicerie Park ‘n Shop juste à droite de l’un des escaliers, quelque part vers le milieu-haut du parcours… Sauf que ladite épicerie n’a pas de toilettes. La mémoire des détails inutiles, ça sert à quoi, si on peut même pas trouver un petit coin dans un moment de panique, hein?

 

Parfois, je ne sais pas trop si c’est la mémoire qui me joue des tours ou si les lieux ont réellement changé depuis mon dernier passage. La première fois où j’avais visité le sommet Victoria, j’avais compris l’origine de l’expression « à couper le souffle ». Non, il ne s’agit pas d’une figure de style usée par les brochures touristiques, mais bien d’un effet physiologique réel. Les grappes de gratte-ciels de cinquante étages étalés sur les flancs du sommet Victoria, la baie de Hong Kong et l’excitation de son port, la péninsule de Kowloon qui s’étire jusqu’aux montagnes de la Chine continentale, la mer qui englobe le tout, infinie… J’avais littéralement arrêté de respirer en me retrouvant devant ce portrait panoramique. Je gardais aussi d’excellents souvenirs de la paisible boucle de randonnée gorgée de soleil que nous avions empruntée, mini-Camil dans le porte-bébé, sans croiser qui que ce soit ou presque. Tout comme du vertigineux Peak Tram datant de 1888, incliné à 48%, qui nous calle dans notre siège alors que les gratte-ciels défilent à côté de nous, dans un angle douteux. J’ai dû visiter ce site au moins six fois, lors de mon séjour en Asie, sans jamais m’en lasser. Je trépignais d’impatience à l’idée de le retrouver et de partager l’expérience avec ma famille. Eh bien, la visite n’a pas été à la hauteur de mes attentes. Je ne reconnais plus l’entrée du tram (dans ma tête, elle se trouvait beaucoup plus loin de la bouche de métro). Certes, le funiculaire grimpe encore la montagne dans une inclinaison défiant les lois du transport terrestre, mais l’expérience s’est « mickeyfiée ». Un partenariat semble avoir été réalisé avec Disney Hong Kong pour tapisser toutes les parois disponibles d’images commerciales, accompagnées de chansons bébêtes de la fameuse souris. Le sentier de randonnée semble beaucoup plus fréquenté que lors de ma première visite, le soleil n’est pas trop au rendez-vous non plus. Mais la pire déception, c’est la perte de cette vue qui suspend la respiration, le temps qu’on s’imprègne de l’immensité du portrait mariant l’urbanité et la nature. Aujourd’hui, le panorama à 180 degrés se réduit à un minuscule pavillon excentré, bourré de groupes de touristes chinois. Tout le monde veut son moment de gloire pour se photographier devant ce décor de carte postale, qui n’a pourtant pas l’étendue ni l’impact de celui de mes souvenirs. Quelle déception! Peut-être qu’avant, on payait tout simplement pour la Sky Terrace, surélevée, qui offrait une vue plus dégagée? Mais aujourd’hui, notre famille de cinq personnes au revenu plutôt modeste n’a pas fait ce choix. Ça restera probablement mon principal regret du voyage. Ça, et l’occasion ratée au Musée Ghibli, près de Tokyo (je vous en reparlerai).

 

Scénario similaire du côté du Gros Bouddha sur l’île de Lantau, mon autre site hongkongais fétiche. Depuis la dernière station de métro de la ville, on prend une cabine téléphérique pendant 25 minutes au-delà de l’eau turquoise et des montagnes pour atteindre le sommet Ngong Ping, où une exigeante volée de 268 marches permet d’atteindre un géant Bouddha de 34 mètres de hauteur, dont l’intérieur abrite des expositions. On aimait aussi compléter par une virée à Tai O, petit village de pêcheurs traditionnel situé à une heure de bus de là. Bref, l’ensemble formait une visite à ne pas manquer selon moi, mais elle ne figure même pas à l’édition 2025 de mon Lonely Planet de Hong Kong en quelques jours! Comment pouvait-on laisser un tel joyau de côté? Le site avait-il fermé depuis le temps? Eh bien non, il se trouve toujours au même endroit, le Gros Bouddha domine encore le sommet Ngong Ping. Mais ici aussi, l’expérience s’est modifiée. Beaucoup plus d’affluence sur le site. À l’entrée, on essaie de nous pousser l’une des fameuses « photos officielles à 25$ » pour immortaliser nos bouilles dans une cabine sur fond de mer photoshopé. Depuis la sortie du téléphérique jusqu’aux marches, de nombreux commerces ont poussé. Le marketing de Bouddha s’est développé, on déambule dans une ambiance beaucoup plus mercantile. Un terminus de bus a été aménagé et un trajet permet maintenant de rejoindre Tai O en vingt minutes. Tout près, de nombreux panneaux publicitaires nous invitent à acheter un tour d’observation des dauphins, au village. Mais, mais, mais… où est passé le site contemplatif et sauvage que j’ai connu?

 

Mes visites coup de cœur ne correspondent pas à mes souvenirs et ça me dérange, même si je ne saurais dire pourquoi. Les choses changent, c’est normal. Hong Kong n’a pas vécu quinze ans d’immobilité, mais bien de vie et d’évolution. En quoi ces transformations attaquent-elles ma mémoire des lieux? Ai-je peur de trahir ce que j’y ai vécu en ressentant des émotions différentes, lors d’une nouvelle visite? À quoi suis-je attachée, au juste? Aux endroits en soit ou à ce qu’ils représentent pour moi?

 

En rentrant du Gros Bouddha, la réponse s’impose : le lieu n’est pas neutre, on lui transmet plutôt la charge de ce qu’on y vit. Le souvenir ne met pas en scène la réalité immuable d’un endroit, il est une construction qui s’opère à partir de ce qui se ressent à un moment donné, dans un contexte précis, teinté d’un certain état d’esprit. Ainsi, l’image d’hier n’est pas plus fausse que ce que je vis aujourd’hui dans ce même lieu. Et l’expérience nouvelle n’agit pas comme une bête mise à jour qui écrase la version précédente de la mémoire, elle vient plutôt s’y ajouter pour enrichir le souvenir lié au lieu.

 

Alors, j’agrandis ma collection de souvenirs rattachés aux sites que j’ai aimés. Dans le Peak Tram, les moines en habits safran qu’on a croisés. Les modules de jeux nouvellement installés au sommet Victoria, Zoélie qui prend le temps de s’y dégourdir. Ariel qui s’amuse à placer la figurine du bœuf dans toutes mes photos (celle-là même qui porte déjà des décennies de running gags familiaux datant de notre séjour à Macao). Vincent qui veut acheter des gâteries au magasin de bonbons maintenant installé au sommet, ne plus savoir où on les a rangés. Manger un lunch — incluant une collation de calmars épicés — en plein milieu du sentier de randonnée autour du sommet, position incongrue. À l’entrée du téléphérique de Ngong Ping, découvrir les « sushis-sandwichs en triangles » comme collation. Attendre une éternité pour entrer dans le téléphérique. Camil qui écrit en faisant la file pendant une heure trente. Filmer des clips de podorythmie où le plancher transparent de la cabine laisse apercevoir la mer et les montagnes. Le décalage horaire qui nous a rattrapés ce jour-là, la fatigue insurmontable qui nous a terrassés toute la journée. Zoélie de mauvaise humeur, mais qui nous pose toutes sortes de questions rigolotes au sujet du Gros Bouddha. Ariel qui manque de débouler les marches en voulant fuir sa sœur, à la descente. Découvrir avec amusement et émerveillement le magnifique temple non loin de la statue (comment se fait-il que je n’aie gardé aucun souvenir de ce bâtiment?). Passer un temps à tracer les contours d’un dessin d’une déesse au crayon doré. Découvrir des sentiers de randonnée agréables, non loin du Gros Bouddha. Accepter de ne pas revoir Tai O, cette fois-ci. Retrouver la chaîne de restaurants « Gisèle Ramen » — Ajisen Ramen rebaptisé en l’honneur de la mère d’un ami qui était venue nous visiter — et constater que Zoélie adore le choï sam, malgré sa parenté avec la laitue ou le chou qu’elle rejette normalement. Renouer avec les plats d’oie ou de canard, gras et juteux, imiter avec Ariel la prononciation locale de leur nom anglais. « Gousse! ». Revisiter Temple Street Night Market, acheter de beaux sarouels pour les gars, regretter l’époque où Gabriel m’aidait à marchander serré (Vincent et moi, on est vraiment poches là-dedans).

 

Je revisite aussi des anti-souvenirs. On assiste pour la première fois au fameux spectacle de son et lumière qui se déploie sur les gratte-ciels de l’île de Hong Kong, tous les soirs à 20h — une activité jadis difficile à réaliser avec un jeune bébé. Très heureuse de pouvoir enfin découvrir l’activité! Mais… on reste très déçus. Les effets lumineux se perdent dans la surabondance de néons publicitaires qui animent les façades des édifices. On dirait un show de commanditaires. Vraiment, ça ne vaut pas les quinze années d’anticipation! On se reprend toutefois avec les dim sum, que je n’avais étrangement presque jamais mangés lors de mon séjour en Asie. Cette fois-ci, on s’en donne à cœur joie avec plusieurs repas de ces petites bouchées. Le goût crémeux et sucré des mini-brioches fourrées à la costarde jaune canari. Ces délices n’ont rien à voir avec leur fade et pâteuse version servie à l’hôtel Regency, où nous avions séjourné lors de notre premier mois à Macao. Succulentes réconciliations!

 

Dans ce Port aux parfums du quart de siècle, je crée aussi de nouveaux souvenirs. On se rend au musée Cup Noodle, visite rigolote où nous pouvons créer notre propre soupe ramen et lui dessiner un emballage personnalisé. Toute la famille s’applique à créer des images au crayon-feutre sur les contenants de carton. Le suremballage dans un « moufle » en plastique rembourré à bandoulière fait particulièrement rire Camil, qui arbore sa création autour du cou pour le reste de la journée. Je visite aussi pour la première fois le gigantesque parc Kowloon, son Centre de découverte du patrimoine, son labyrinthe de haies, ses paisibles sentiers. J’ai longé si souvent Nathan Road, la grande artère qui le borde, comment se fait-il que je n’aie jamais remarqué ce parc? Comme quoi une vie ne suffit pas pour découvrir une ville riche comme Hong Kong.

 

Bref, j’ai dû recadrer un peu certains souvenirs, replacer quelques édifices imaginairement déménagés et réapprivoiser les lignes de métro du territoire. Mais, malgré ces ajustements, je retire de mon séjour l’impression que l’essence de Hong Kong n’a pas trop changé, à mon grand plaisir. J’ai accueilli la vibe de la ville comme on retrouve une ancienne amie : sa personnalité demeure inchangée, seul le contexte dans lequel elle évolue s’est transformé. Quant à mes retrouvailles avec Macao, c’est une tout autre histoire que je vous raconterai bientôt.

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