Sin kei sam : vénérer mercredi, jour de la semaine sirop d’érable (Macao 2026)
« C’est donc ben chic, ici! » s’exclame Vincent, en arrivant à Macao. Il ne connaissait l’endroit qu’à travers mes anecdotes de plafond qui s’effondre sous l’infiltration d’eau, de coquerelles dans ma cuisine, d’eau chaude déficiente en cas de vents trop forts, de typhons dévastateurs… Ainsi, pour lui, Macao restait un trou miteux. La ville nous accueille plutôt sous ses dehors dorés, terre du luxe ostentatoire et du gaspillage de ressources. Choc des visions! Je suis moi-même déboussolée par tous les changements que j’observe, à commencer par cette route qui connecte maintenant Hong Kong à Macao. On arrive sur une île construite de toutes pièces pour héberger l’immense poste de douanes. On emprunte ensuite un nouveau pont pour rejoindre la bande du Cotai, clinquant royaume de casinos et produits haut de gamme. Avant, ce secteur de la ville était traversé d’un seul grand boulevard, bordé d’à peine quatre établissements. Maintenant, trois autres artères majeures se sont ajoutées, les casinos se sont multipliés. Glissades d’eau multicolores, tyrolienne, gondole au-dessus de l’entrée de l’hôtel, spectacle de fontaines, reproduction de la tour Eiffel ou de Big Ben, spectacles à grand déploiement, exposition immersive multimédia par une firme tokyoïte de renom… La surenchère de l’expérience pour appâter les touristes! Là où, jadis, on ne trouvait que des étangs, une trentaine de tours d’habitation de cinquante étages s’érigent maintenant. Un train léger surélevé sillonne Taipa, la moitié des stations évoquent de nouveaux quartiers. Même Ka Ho, le coin le plus reculé de Macao, est devenu un passage fréquenté en raison du tunnel creusé dans la montagne! Je ne reconnais presque rien! Je. Ca. Po. Te! « Oui, mais avant, c’était pas comme ça! » doit bien désormais être la phrase que j’ai prononcée le plus souvent cette année, juste après « Non, c’est pas de la claquette, c’est de la gigue! »
Hac Sa, la plage de sable noir au sud de la ville, semble avoir été relativement épargnée par ce surdéveloppement et ça me réconforte : même tranquillité, même ambiance balnéaire, même nature enveloppante. Depuis le balcon de notre chambre d’hôtel du Grand Coloane Resort, un soleil frontal et orangé descend sur les collines. Encore quelques minutes à profiter de sa douce chaleur. Parfait 5 à 7! J’apprécie ce moment, je me reprends pour toutes ces fins d’après-midi invisibles de mon époque ZAIA. Tapie six jours sur sept au fond du théâtre sans fenêtres, je ne voyais presque jamais le crépuscule, si bien qu’après trois ans, je ne pouvais dire à quelle heure arrivait la nuit, à Macao. Seul le mercredi, unique moment hebdomadaire de repos, m’aurait permis de laisser l’horaire circassien et d’embrasser le rythme circadien local. En repensant à ce souvenir, le mot cantonais pour ce jour vénéré refait surface. Il en va ainsi depuis notre arrivée à Hong Kong : les expressions apprises il y a quinze ans me reviennent en mémoire, au détour des visites et des événements. Je me surprends même à aborder les gens dans la langue locale avec un certain naturel. En fait, ça a commencé dès l’aéroport de Vancouver où, dans notre course effrénée pour cause d’escale trop courte, j’ai déchiffré notre numéro de vol à travers le message de l’interphone. J’en avais même eu les larmes aux yeux.
Cette nostalgie numérique se poursuit aujourd’hui avec le souvenir des jours de la semaine cantonais, puisque mercredi s’exprime par sin kei sam, ou « jour de la semaine 3 ». Des noms numériques, du lundi au samedi (sin kei yat, yi, sam, sei, ng, lok), puis le dimanche, sin kei yat, « jour de la semaine du soleil », qui casse la logique. Bien qu’il apporte une touche de poésie dans la palette hebdomadaire, il complique un peu les choses, puisque seule la tonalité permet de distinguer le sin kei yat « lundi » du sin kei yat « dimanche » (ça ne doit pas être facile de se donner rendez-vous, en cantonais!) D’autant plus que des jours à la nomenclature numérique, ça reste franchement banal, et je n’ai jamais été une fan des maths. La seule fois où j’ai vraiment aimé un chiffre, c’est lors de cet examen de secondaire 3, où le bruit de mon porte-mine traçant un 3 m’avait fait halluciner « sirop d’érable » avec une clarté me rendant perplexe. J’avais noirci compulsivement la marge de mon examen de 3 pour démystifier le phénomène. Sirop d’érable, sirop d’érable, sirop d’érable… Seule avec ma feuille, j’étais fascinée par ma découverte.
En ce « jour de la semaine 6 », une coupe de vin à la main, amusée par le souvenir de ma collection de 3 au son sucré, je me la coule douce dans mon 5 à 7 édénique. Au pied des montagnes, le complexe immobilier d’Hellene Garden, là où j’ai habité, me replonge dans une époque de paillettes, de prestige, d’acrobaties et de confort financier. Le ressac mou de la mer de Chine lèche le croissant de la plage de Hac Sa. Oui, tu as raison, Vincent. C’est chic et beau, ce quotidien macanais! Même l’eau de mer — brune dégueulasse, dans mon souvenir — m’apparaît plus pure et invitante qu’avant! Le regard tourné vers cet ailleurs que j’ai si bien connu, je me surprends à penser : « Mais pourquoi je suis partie d’ici? » Habiter sur le bord de la plage dans un environnement magnifique, gagner sa vie avec la gigue en travaillant pour l’une des entreprises culturelles les plus prestigieuses au monde, ne pas se casser la tête avec la recherche de contrats, dépenser sans compter ET mettre de l’argent de côté, découvrir l’Asie avec ma famille… La vie rêvée, non? Pourquoi ai-je en mémoire que mon expérience à Macao, quoiqu’incroyablement riche et nourrissante, a été un passage de vie difficile à bien des égards? Qu’est-ce qui m’a pris de revenir au Québec?

❤️😀
RépondreSupprimerBelle réflexion… Je cherche en vain le reste du texte qui répond à cette question existentielle… Eh! Oui! On devra attendre.
RépondreSupprimerHihi! Prépare-toi à patienter : la réflexion évolue dans tous les textes de Macao! ;)
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