Girafe, partie 1 : Klaxons, coquerelles, ketchup et caribous (Kenya 2025)
Première journée complète au Kenya! À l’horaire ce matin : récupérer la voiture de location.* L’équipe de Green Motion Car Rental se montre très accommodante : on offre de venir nous porter le véhicule directement à notre hôtel, plutôt que de le récupérer à l’aéroport, comme prévu à l’origine. Super! On inspecte le VUS, on installe le siège d’auto de Zoélie qu’on a emporté avec nous depuis Joliette et on s’informe des assurances à acheter (notre agente de voyage nous avait prévenus que les compagnies de location exigent normalement qu’on se procure les leurs en récupérant le véhicule). Les deux employés se consultent, incrédules. « Ah non, on n’en a pas pour des locations de moins de quinze jours. Mais roulez à gauche… et je vais prier pour vous! » Voilà qui est rassurant…
Ainsi couverts par la protection divine, Vincent s’installe au volant et on prend la route, direction la banlieue de Nairobi. Choc culturel routier instantané : la chaussée est cahoteuse, la conduite, à gauche et la circulation, un bordel impensable. À l’intersection où l’on se trouve, un paquet de véhicules tricotent un tissu mobile impénétrable en s’inventant des voies. Comment faire pour couper tout ce bazar et tourner à droite? On a beau indiquer avec nos essuie-glace — oups! les clignotants sont inversés par rapport aux véhicules nord-américains —, personne ne nous laisse passer. Vincent étudie la situation pendant un moment. Tuuut, tuuut! À l’arrière, on nous klaxonne à qui mieux-mieux. « Tu bloques tout le monde en t’arrêtant! » balance un chauffard en nous dépassant pour s’insérer dans le flot roulant. À la grâce de Dieu! Vincent amorce son virage, s’impose et se faufile à travers le magma de boîtes roulantes. Fiou! Première insertion culturelle réussie, on est toujours en vie! Ben stressée sur mon siège passager, je suis extrêmement heureuse que Vincent ait accepté de conduire pour tout le séjour. Nerveuse comme je suis en voiture, je n’aurais jamais été capable d’assumer une telle responsabilité. En fait, c’est simple : si Vincent n’avait pas voulu conduire, nous aurions dû choisir une autre destination, car je ne suis pas certaine que nous aurions pu nous payer un chauffeur pour tous nos trajets. Superhéros!
Premier arrêt : le Giraffe Center! L’endroit abrite onze girafes de Rothschild, une espèce menacée. À l’entrée, un petit pavillon détaille les activités de conservation de l’espèce menées par le Centre. On peut même visionner une traduction en LSQ de la vidéo d’accueil! Bravo, le Kenya! Les girafes circulent librement sur le très vaste terrain et mangent les acacias, leur langue épaisse (bleutée!) et leur système digestif étant bien adaptés à cet arbre pourtant repoussant car couvert d’épines. À partir d’une passerelle surélevée, à hauteur de girafe, on peut nourrir les mammifères de granules. Les bols sont comptés pour s’assurer de ne pas les gaver. Je me serais attendue à une langue râpeuse comme celle d’un chat, mais la viscosité l’emporte… et la longueur! Quel organe! Et superbe animal! Si on avait eu le budget, on aurait même pu dîner au Giraffe Manor, un restaurant haut perché où les onze résidentes s'amusent à venir te saluer à ta table, leur long cou traversant les fenêtres non vitrées. Tout de même un moment marquant de pouvoir nourrir ces girafes, mais attention! Certaines n’aiment pas trop les enfants, il faut éloigner Zoélie. On descend ensuite au sol et le guide de la place nous explique le système de récupération et nettoyage des eaux usés, constitué de trois marais dont les différentes sortes de plantes agissent comme filtres. Belle initiative écolo! Puis, on enchaîne avec une courte balade en forêt sur le sentier appartenant au Giraffe Center, de l’autre côté de la route. On termine en achetant une figurine de girafe pour l’éducatrice de Zoélie, dont c’est l’animal préféré. « As-tu aimé ta visite, Zoélie? » « Je suis pas Zoélie, je suis Girafe! » C’est bon, on va te commander un nouveau certificat de naissance!
L’après-midi tire à sa fin, il est maintenant temps de rentrer à notre logement Air BnB, situé à une dizaine de minutes de là. Évidemment, la tâche s’avère plus difficile que prévue. La chaussée est à peine carrossable, Maps nous envoie sur des routes qui n’existent pas réellement, on se bute à des clôtures verrouillées là où l’on devrait pouvoir passer et on n’arrive pas à repérer le nom des routes qu’on emprunte. Après moult détours, on arrive enfin à notre tour d’habitation, perdue en plein milieu d’un champ. Paysage un peu surréaliste que ce chic complexe immobilier qui semble avoir été parachuté là par erreur. Rendus à l’appartement comme tel, on déchante encore plus. Mal entretenu, le logement ne correspond pas tout à fait aux photos vues sur Air BnB. Voilà dix ans que je loue via cette plateforme et c’est la première fois que je rencontre une telle situation. Il ne semble pas y avoir de climatiseur, pourtant nommé dans la liste des équipements. Bon… J’évalue les possibilités offertes par la cuisine : quelques assiettes et ustensiles, un chaudron sans couvercle, un couteau qui ne mérite pas ce nom, un semblant de planche à découper, un tamis plus petit qu’une balle de tennis, aucune cafetière… Je crois que mon équipement de camping est moins rudimentaire que ça! Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir se cuisiner sans couteau? Et surtout : comment vais-je préparer mon sacro-saint café, demain matin? Vincent, lui, soupçonne l’endroit d’être le repaire des coquerelles. Il en aperçoit d’ailleurs une dans la plus petite des deux chambres. On ne laissera pas Zoélie dormir là, elle se couchera avec nous, dans le lit king (un autre lit king! C’est drôle, je pense que je n’en avais pas revu depuis mes nuitées au Loews Concorde à Québec, en tournée avec Casse-Noisette. La costaude Mme Kinal occupait ce géant lit, une pile de biscuits Oreo dont elle avait mangé juste la crème trônant sur la table de chevet à côté. Pendant ce temps, Roxane et moi, on se partageait le lit double, la tête couverte de nos boudins de Clara.)!
On décide d’aller profiter de la piscine du complexe avant de sortir acheter la nourriture. Re-déception ici : la piscine, pourtant magnifique sur les photos, s’avère mal entretenue. Dommage! J’avais tellement hâte d’arriver à ce logement, dont la piscine semblait magnifique! J’avais insisté pour qu’on choisisse des hébergements où l’on pourrait se baigner, tant qu’à s’évader du Québec en plein mois de janvier. Mais concrètement, le temps n’est pas si chaud que ça. Surprenant, car on se situe presque à l’équateur. Finalement, on abrège la saucette et on opte pour une bonne douche afin de se réchauffer. Mais… pas d’eau chaude, ici non plus! Zut! On révise la fiche de notre logement et effectivement, cette commodité n’est pas listée sur l’annonce. Sérieux, je n’aurais jamais pensé que la douche chaude soit en option dans un logement supposément « chic ». Pour la frileuse que je suis, 20 degrés Celsius à l’extérieur reste beaucoup trop frisquet pour justifier une douche froide. Mais là, ça commence à faire longtemps qu’on ne s’est pas lavés…
Bon, prochain projet : le souper! On consulte Maps pour dénicher une épicerie pas trop loin. Pas évident! On n’a aucune idée comment s’appellent les chaînes de supermarchés ici, on ne peut pas chercher « Où se trouve le IGA le plus près? ». Tous les commerces que je vois semblent tenir davantage du dépanneur que de la véritable épicerie : pas de porte d’entrée, plancher en terre battue, gros gigots de viande non réfrigérés suspendus à l’entrée… Hum, non, merci! On finit par apercevoir quelque chose qui se rapproche de ce qu’on cherche, des photos montrant de larges allées bien garnies, éclairées au néon. Vendu! En route!
Aïe aïe aïe! C’est l’heure de pointe, les dix minutes de voiture qui nous séparent de l’épicerie nous plongent dans un chaos incomparable. La nuit est tombée, la « grosse » artère mal éclairée sur laquelle on circule grouille de piétons qui magasinent aux étals le long du chemin, de véhicules qui se faufilent sournoisement, de minibus qui nous coupent subitement, de charrettes tirées par des ânes qui trottinent lentement entre deux pseudo-voies… Le tout en conduite à gauche, sur une chaussée qui n’a rien à envier aux nids de poule montréalais, avec pas de code de la route. On est assis sur le bout de notre siège, pas à peu près! Je scrute les alentours pour avertir de tout élément surprise qui pourrait retontir. Vincent, mon champion de service, manœuvre le tout relativement bien. Une chance qu’il est méga zen, dans la vie! Un dernier exploit, on coupe toute la circulation pour atteindre le stationnement et on est rendus. Fiou!
L’épicerie nous déboussole autant que tout le reste : les grandes allées sont remplies uniquement d’huile à cuisson, de farine et de fèves séchées en vrac. Une rangée propose quelques conserves, du pain tranché super cheap, des berlingots de laits en forme de tétraèdre (hein?) et du café instantané (mon rêve de bon breuvage matinal s’envole!). Aucun fruit, aucun légume, aucune viande! J’imagine que c’est pour s’agencer avec la cuisine dégarnie du Air BnB… Ah oui, le commerce vend aussi des articles ménagers, on circule donc entre des montagnes de bassines colorées en plastique et une pile de matelas haute comme le plafond. Ben voyons donc! Ils bouffent quoi, les Kenyans? « Avez-vous déjà vu?... Une épicerie qui contient davantage de matelas que de sacs de patates?... Maintenant, oui! » On finit par dénicher un petit paquet de saucisses dans le fond d‘un frigo, on rajoute un pain rond et une conserve de maïs pis l’affaire est ketchup! Des « hot-dogs », ce sera! Disons que mon « obsession des légumes », comme l’appelle Vincent, n’est pas trop satisfaite, ici (je vise normalement 50% de cette catégorie d’aliments dans mes repas du soir et du midi, au grand dam de Vincent qui trouve que j’exagère et qu’il est toujours en train de préparer ENCORE des brocolis supplémentaires).
« Attends Vincent, y’a des légumes! » On s’arrête à l’étal qui borde la dernière ruelle qu’on emprunte pour rejoindre le logement. Voilà où se cachaient les aliments frais du pays! Et quelle aubaine! On s’achète des mangues à 20 shillings, des carottes à huit pour 40 shillings et un oignon à 5 shillings (divisez par dix pour obtenir le prix en dollars canadiens). Aucune idée comment je pourrai les préparer avec le peu d’ustensiles dont je dispose, mais ça ne fait rien (note à moi-même : lors de mes prochains voyages, traîner un économe, qui offre un excellent rapport utilité-espace de bagage). Une petite fille d’environ sept ans sort de la maison à côté pour pratiquer son anglais. Moi, j’apprends mon premier mot de kiswahili : asanti! Merci à toi aussi! Je m’informe auprès des trois femmes qui m’ont vendu la nourriture pour apprendre à dire bienvenue. Karibu! balancent-elles en chœur. Surprise, je tente de leur décrire à quoi ressemble le « caribou » du Québec. Elles rient, ne semblent pas connaître ça. Je fais un rapprochement avec les rennes du Père Noël, j’imite le panache de l’animal en plaçant mes mains sur ma tête, les doigts bien écartés. « Ah, c’est comme une gazelle! » conclut l’une d’elles. Ouin, genre… Chacun ses références! Je ne suis pas certaine qu’elles aient compris de quoi il s’agit, mais au moins, on a bien rigolé.
De retour au logement, les coquerelles ont profité de l’obscurité pour envahir la place. On en repère une dizaine par pièce. Ar-keeeee! Quand une coquine s’échappe de la bouilloire que je voulais utiliser, c’en est trop pour moi. Un tel outrage à mon futur café, une telle corruption de l’outil qui me fournit mon plaisir matinal ne passe pas! On avale en vitesse nos hot-dogs pas-de-classe patentés et nos carottes mal épluchées, on couche Zoélie dès qu’on peut et on se met à la recherche de solutions. Pas question de rester une autre nuit dans ce trou crade! Je découvre qu’Air BnB offre du soutien en cas de problème, une forme d’assurance nommée Air Cover. Je me transforme en reporter du National Geographic, traquant les coquerelles cachées dans tous les recoins de l’appartement. J’envoie photos et vidéos à Air Cover pour prouver notre point et ils acceptent immédiatement de nous dédommager et de couvrir une nouvelle location à un tarif augmenté. J’épluche donc la plateforme dans l’espoir de trouver un logement de qualité dans le même secteur… libre dès le lendemain. Une option retient mon attention, mais Air Cover ne me répond plus (je ne sais dans quel fuseau horaire réside la personne à qui je parlais). Tant pis, je compléterai demain! Je vais me coucher avec les coquerelles. Une heure trente du matin, c’est pas trop tôt…
Je. Suis. Claquée. J’espère que le reste du séjour roulera plus rondement…
*Merci à Janie Richard, agente chez Voyage Club Évasion, pour la réservation.
Ah la la! Ça part bien un voyage! Quel humour as-tu Melissandre malgré la déception que vous deviez avoir toi et Vincent. Tu es tellement divertissante!
RépondreSupprimerFrance (amie de longue date de ta mère Céline).
Merci de ta lecture, France! Les imprévus font partie du voyage, même si, dans le moment, on ne les accueille pas toujours avec zénitude!
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