Lapin, partie 2 : Retour à la source pour le p’tit cousin de la fesse gauche (Kenya 2025)
Parmi mes motivations pour choisir l’Afrique comme destination se trouvait celle-ci : voir le décor du Roi Lion. Aujourd’hui, j’y suis pour vrai : en route vers la gorge Ol Njorowa, dans le Parc national Hell’s Gate! L’endroit a servi de source d’inspiration pour la scène de la débandade dans le film de Disney. Un incontournable pour moi! Outre cet attrait, le parc est aussi l’un des seuls du pays qui se visite à pied et à vélo, puisqu’il compte peu de prédateurs, et représente un site d’escalade très apprécié des grimpeurs. On va évidemment passer notre tour pour ces deux dernières options, bien que j’aurais adoré essayer une balade à deux roues dans ce vaste paysage.
À l’entrée du parc, on rencontre notre guide privée, une jeune femme du nom de Ruth. Toute menue, large sourire, ses longues tresses tombant en bas de ses fesses, on la trouve instantanément très sympathique. Issue d’un milieu modeste, elle a débuté des études en tourisme, qu’elle n’a pas terminées, faute d’argent. Elle aimerait ouvrir sa propre agence éventuellement, mais il lui faudrait un diplôme. Elle hésite toutefois à retourner à l’école, car son métier de guide lui rapporte beaucoup de sous. Pas tentant de recommencer à manger des toasts au beurre de pinottes…
Ruth nous emmène d’abord dans une section du parc très dégagée, où broutent une girafe maasaï — celle dont les taches ressemblent à des feuilles très dentelées — et son petit. Au loin, de grandes parois rocheuses offrent les conditions idéales pour créer de l’écho. Ruth propose un premier mot : GIRAFE! Girafe, girafe, girafe, girafe… On y va ensuite de la demande spéciale de Zoélie : DOUDOU! Doudou, doudou, doudou, doudou… Une petite folie de la part de Mélissandre et Vincent : LA GIGUE C’EST COOL! Gigue c’est cool, c’est cool, cool, ool… Ruth demande à Zoélie comment elle s’appelle pour qu’on crie aussi son nom. « Lapin! » Tiens, d’où il sort, celui-là?
Pas trop loin de là, Ruth nous montre Fischer’s Tower, un ancien conduit volcanique haut de 25 mètres. Cet étrange cône de roche demeure le site d’escalade le plus populaire et emblématique du parc. On y aperçoit aussi un daman des rochers, petit mammifère d’une trentaine de centimètres. Ruth nous affirme que cet animal serait le plus proche cousin génétique de l’éléphant. Ça? Cette espèce de marmotte brune, un cousin de l’éléphant? Il y a de quoi soupçonner le laitier et sortir les tests de paternité… Pourtant, apparemment, les deux partagent structure des dents, os du crâne et coussinets plantaires avec glandes sudoripares spécialisées (merci, ChatGPT pour les précisions, j’avoue en avoir manqué des bouts durant les explications, étant plutôt occupée à gérer Lapin). Toujours utile de savoir que l’éléphant possède des « coussinets plantaires avec glandes sudoripares spécialisées »! Mais c’est quoi, c’te patente-là? Selon ChatGPT toujours, il s’agirait, chez le daman, de coussinets sous les pattes qui remplacent les griffes et sécrètent une substance humide et collante, transformant les membres en petites ventouses qui permettent au rongeur de grimper agilement. Chez l’éléphant, ces mêmes coussinets servent plutôt à sentir les vibrations du sol (pour la communication infrasonore) et à absorber les chocs. Un genre de Dr Scholl’s intégré pour un pachyderme qui parle de façon hippie, quoi! Même si l’évolution en a voulu autrement, je trouve extrêmement cocasse d’imaginer un éléphant qui gravit Fischer’s Tower au pas de course grâce à ses superpouvoirs de ventouse que son petit cousin lui aurait transmis dans une boîte de linge qui ne lui fait plus. Ça me donne une idée! Revisitons la célèbre expression « p’tit cousin de la fesse gauche » pour « p’tit cousin des coussinets plantaires avec glandes sudoripares spécialisées ». C’est sûr que c’est un peu moins punché…
De retour en voiture, Ruth y va de sa perception des Maasaïs (un rituel de guide, on dirait!). Elle les décrit comme des êtres fiers, qui se sentent supérieurs, car ils chassent le lion. Aussi, selon elle, ce peuple témoigne d’une vision plus conservatrice, surtout envers les femmes, à qui on ne permet pas de tout faire et qui ne vont pas à l’école, même si ça tend à changer. C’est la première fois depuis le début du voyage qu’on accède à un point de vue féminin sur la culture de certains peuples du pays. Moi, j’ai envie de questionner Ruth sur sa réalité de femme kenyane, à commencer par sa chevelure. Combien de temps ça prend pour tresser sa tête? Est-ce qu’elle peut conserver sa coiffure longtemps? Arrange-t-elle ses cheveux toute seule? Comment ça se lave, une tignasse nattée de ce genre? Pourquoi avoir choisi d’aussi longues mèches? Est-ce que ça donne mal au cou, de porter une telle crinière? Malheureusement, je suis assise sur la banquette arrière et je gère le babillage de Zoélie, donc je peux difficilement me concentrer sur la conversation, encore moins l’alimenter. Mes interrogations capillaires devront attendre! Ruth poursuit son récit. Vous l’aurez deviné, elle n’est pas maasaï, mais plutôt kikuyu. Son peuple est perçu comme aimant beaucoup l’argent. Souvent, lorsqu’elle magasine, elle ne veut pas révéler sa tribu d’appartenance pour éviter qu’on lui charge un prix plus élevé. Elle se présente alors avec son nom anglais (Ruth). Comme plusieurs autres Kenyans, elle porte quatre noms : un anglais, un rattaché à sa tribu, un troisième (elle ne précise pas davantage) et un nom de famille. Malgré l’abondance d’appellations, elle utilise principalement Ruth pour se présenter. Souvenir des Chinois qui portaient un nom incompréhensible « Ching-chang-chong » et un nom anglais parfois peu crédible (genre Mickey ou Elvis…). Souvenir, aussi, de Gabriel qui avait adopté l’astuce et prétendu que Camil Girouard était son « nom français » en tendant le mauvais carnet de vaccination, pour s’éviter la piqûre qu’il redoutait depuis des jours.
Pause repas! On avale une bouchée avant de descendre dans la gorge (du parc, pas notre œsophage!). Un guide maasaï se joint à nous, vêtu de ses habits traditionnels (couverture carreautée rouge, blanc et bleu avec grands colliers de billes), son typique bâton de bois à la main. On jase nourriture, je lui pose des questions sur ce que j’ai lu au sujet de sa tribu. Il me confirme que les siens boivent le lait directement de la vache et qu’ils mangent beaucoup de viande. Véganes, s’abstenir… Ruth nous demande quel est notre plat préféré. La pizza de Vincent la fait sourire, mais elle ne connaît pas ma lasagne. Entre cet aveu et l’employé de l’épicerie qui devait demander au chef comment préparer du spaghetti, je commence réellement à croire que les mets italiens représentent un plat exotique, ici! Je pose aussi des questions sur le mot Ol, que je retrouve dans quelques noms de lieux. Ruth et le guide m’expliquent qu’il s’agit d’un mot maasaï qui signifie la source, que ce soit le nom (la source, l’origine familiale) ou la source de quelque chose. Ainsi, Ol Pejeta veut dire source d’herbes banda et Ol Njorowa, source d’eau chaude. La polyglotte en moi aime cette idée du point d’origine, là où tout commence, que ce soit pour la famille ou un élément.
J’installe Zoélie dans le porte-bébé pour marcher dans la gorge Ol Njorowa. Au départ, nous avions pensé emprunter un sac à dos de randonnée sur l’application Partage Club, qui permet le prêt d’objets entre voisins. Comme on s’inquiétait de l’état dans lequel le sac arriverait après un séjour en soute (on n’avait pas de valise assez grosse pour le contenir), on a préféré se fier encore une fois sur notre super porte-bébé Ergobaby. Probablement sa dernière utilisation, car mademoiselle Lapin grandit. Comme j’ai aimé cet objet! Parents en devenir : s’il y a un investissement qui en vaut le coup pour le matériel de bébé, c’est bien celui-ci! Tout de même vachement pratique, un porte-bébé confortable! Ça me permet de m’aventurer facilement dans la gorge. Une bonne volée d’escaliers, un sentier relativement escarpé et parsemé de pierres, des roches mouillées et glissantes, une section où l’on circule penchés à 90 degrés… La randonnée n’est pas des plus faciles! Ruth et Vincent m’aident avec les enjambées les plus ambitieuses, les traversées les plus périlleuses. Je me sens comme une reine! Je dois dire que cette gorge, c’est comme Germain Larivière : ça vaut le déplacement… mais pas à Sainte-Rosalie (phénoménale mémoire auditive de l’inutile qui a retenu ce slogan publicitaire des années ’90…)! Parfois très étroite, parfois très large, mais toujours très haute et abrupte, la gorge nous fait sentir minuscule. Même si le paysage où Mufasa trouve la mort dans Le Roi lion paraît encore plus vaste, le site me laisse une forte impression. Surtout, l’ado en moi trippe de se retrouver « pour vrai » dans le décor de l’un de ses films fétiches. Au cœur de cette grandiose nature, avec Ruth à la caméra, Vincent et moi en profitons pour mimer l’une des capsules du projet Gigue partout, diffusé sur la plateforme Bigico.tv. De la gigue. Partout. Et même au Kenya!
En haut des marches, une horde de vendeurs maasaïs insistants nous attendent. On finit par acheter une girafe à roulettes bancale pour Zoélie. Comme j’ai mentionné à Ruth que mon fils aurait 13 ans le lendemain, elle lui achète un bracelet de billes aux couleurs du drapeau du Kenya. Tellement gentille!
On retrouve la voiture et la visite du parc se poursuit dans le secteur volcanique d’Olkaria. Ruth nous explique que Hell’s Gate compte plusieurs centrales géothermiques, qui fournissent 37% de l’électricité du pays. Elle précise toutefois que les kilowatts restent chers pour les Kenyans, car le gouvernement taxe tout. Elle enchaîne sur sa vision des dirigeants, qu’elle juge très corrompus. Mais la jeunesse se révolte : en 2024, des protestataires issus de la Gen Z ont envahi le parlement kenyan à Nairobi après l’adoption d’un projet de loi sur les finances imposant des taxes considérées comme excessives. Ils ont saccagé des parties du parlement, renversé des chaises, déplacé du mobilier, vandalisé des symboles officiels, brisé des fenêtres, emporté des documents importants… Le projet de loi a finalement été modifié en réponse à la pression publique. Les jeunes se servent aussi des médias sociaux pour critiquer le gouvernement. Par exemple, des mèmes viraux de phacochères au surnom de « Kasongo » circulent depuis 2024. Le sobriquet, qui désigne une personne folle ou à l’obstination irraisonnée, a été associé à l’un des politiciens du pays. Les images de phacochères viennent amplifier la satire du personnage public, car l’animal est considéré comme peu intelligent. Il a mauvaise mémoire et peut s’immobiliser en pleine fuite, oubliant qu’un lion court à ses trousses. Il aurait aussi la curieuse manie de sortir de son terrier à reculons. La réputation peu enviable du phacochère est à l’origine du nom Pumbaa dans Le Roi lion, un mot swahili qui signifie « sot ». De vrais farceurs, ces créateurs de Disney!
De retour à la source de cette conversation après une digression politique : on profite du spa géothermique alimenté par les eaux souterraines d’Olkaria. L’eau trouble et chaude (30-40 degrés) n’empêche pas Zoélie d’avoir du gros plaisir à patauger et à nager avec le beigne gonflable que nous avons loué pour elle. L’ambiance est animée dans cette grande piscine pouvant accueillir 400 personnes. Plusieurs groupes scolaires ont pris d’assaut l’un des bassins. Nous, on barbote en compagnie des autres parents et bambins. Le temps se couvre, on doit rentrer. Première pluie du voyage!
C’est le temps de quitter Ruth. Nous avons adoré notre journée avec cette guide, si gentille et généreuse! J’ai vraiment apprécié nos conversations, qui ont permis de lever le voile sur certains aspects de la réalité kenyane. Si jamais vous souhaitez visiter Hell’s Gate, on vous filera son numéro!
Au retour, on se paie un lavage de voiture pour effacer toute la poussière d’Ol Pejeta et Hell’s Gate. En une heure, l’employé nettoie à la main l’intérieur et l’extérieur du véhicule. Coût de l’opération? 300 Ksh, l’équivalent de trois dollars canadiens. Vincent donne 400 Ksh et fait la joie du laveur. C’est fou comme un simple dollar peut rendre quelqu’un heureux!
Pendant ce temps, on commande un souper au restaurant de nyama choma (BBQ) voisin. Notre choix s’arrête sur le combo « Poulet entier », qui comprend quatre chapatis et du chou braisé. Notre M-Pesa est à sec, c’est encore une fois le rallye pour régler la note de 1730 Ksh. L’homme va sur le terrain du resto chercher le poulet… vivant! Zoélie flatte la tête du volatile. Saisit-elle le funeste destin de l’animal qu’elle a devant ses yeux? On voulait manger sur place, mais la serveuse nous suggère de revenir dans au moins une heure, le temps que la cuisinière prépare le tout (les chapatis seront aussi façonnés entièrement à partir des ingrédients de base). De toute façon, il fait « trop froid pour manger dehors », à son avis. Elle nous demande pourquoi Zoélie n’a pas de veste. Comment dire, madame… Quand tu viens d’un pays où une simple bouffée d’air gèle instantanément les poils de tes narines, c’est pas un petit 20 degrés qui t’énerve! Je repense aux Chinois qui passaient « l’hiver » à s’exclamer que « winter vély cold! ». Le repas arrive, il porte bien son nom : le poulet est vraiment entier, avec les abats et tout. Sa texture caoutchouteuse nous surprend. Pas facile d’identifier ce qui se mange ou pas dans notre assiette! Vincent prétend que ses dents savent faire la différence. Moi, je suis moins certaine. Par contre, je suis 100% convaincue par le chou braisé parfaitement assaisonné (du beurre, du sel, des épices? Miam, en tout cas!) et les excellents chapatis, chauds, moelleux et légèrement sucrés. Je vais rebaptiser ce jour Ol chapati, la source de ma nouvelle obsession pour ces petites crêpes! Zoélie termine le repas par cette judicieuse remarque : « Le poulet, il ne fait plus son bruit! » Ouin… C’est ton bedon qui fait du bruit, maintenant!
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