Ho leng : saccage et nostalgie au sommet (Macao 2026)

Le séjour à Macao tire à sa fin. Je me gâte et je pars en randonnée pour découvrir les nouveaux sentiers du secteur Ka Ho, sur la montagne. Finalement, Coloane aussi a changé, quoique de manière moins apparente. Par exemple, je n’ai aucun souvenir des tours de télécommunications que je découvre lors de ma promenade. 

Les réflexions qui ont teinté la dernière semaine continuent de m’accompagner. J’enfile les marches de l’escalier qui gravit le mont, les hypothèses défilent dans ma tête. Si le Cirque s’était installé à Macao aujourd’hui. Si j’avais aménagé ma routine pour ne pas m’épuiser. Si j’avais pris le temps de retourner voir mes proches au Québec durant mon séjour. Si je n’avais pas été maman d’un jeune bébé à ce moment. Si seulement je pouvais revivre l’aventure avec ce que je sais aujourd’hui, alors mon expérience aurait été beaucoup plus facile. Si, si, si… Ça fait tout de même beaucoup de conditions à remplir, il me semble.

 

J’arrive au sommet, où une halte panoramique offre une vue d’ensemble sur la bande du Cotai, méconnaissable. On aperçoit très bien le monstrueux Venetian, maintenant — sauf qu’il paraît banal dans ce paysage démesuré. Avant, cet hôtel de 39 étages, gros comme 98 Boeing 747, régnait fièrement sur la petite bande de terre remblayée qui relie Coloane et Taipa. Et d’ailleurs, du temps où je me baladais dans les sentiers des collines de Coloane, les flancs beaucoup plus garnis que maintenant m’empêchaient de distinguer quoi que ce soit au-delà des arbres qui m’entouraient. Incroyable comme même la montagne a changé! Ce constat me fâche : on a touché à « mon » Macao, « ma » montagne sauvage où j’aimais tant me promener! Saccage et nostalgie au sommet!

 

Choquée de l’élagage qu’on a fait subir à la végétation, je redescends vers la plage. Un nouveau petit quartier chinois a poussé à côté d’Hellene Garden, là où, auparavant, on n’apercevait qu’un terrain vague encombré de déchets. Pas l’un de ces complexes immobiliers d’une dizaine de gratte-ciels comme on en retrouve ailleurs à Macao — fiou, ça aurait vraiment dévisagé Hac Sa! — mais bien un agencement plus ou moins organisé de maisons coquettes. Je ne résiste pas longtemps à la tentation de jeter un œil à ce quartier pittoresque. Je déambule dans le lacis de passages étroits qui relient les habitations, tentant de photographier discrètement les lieux. Oubliez les plafonds standard de sept pieds, tout est bas, ici! Et très macanais! Presque à chaque adresse, des décorations rouge et or du Nouvel An chinois décorent les portes-grilles chromées. Dans une cour intérieure, des vêtements de travail sèchent à côté d’une guirlande de lanternes écarlates. Sur la façade d’une maisonnette en tuiles vert pomme, un azulejo de la Vierge Marie indique Nossa Senhora da Fatima. Au détour d’une ruelle, j’entraperçois une luxueuse voiture sport à travers les fentes d’un garage en tôle rabouté. Au bout du « village de Hac sa », un temple gros comme une garde-robe fait face à un entrepôt où j’aperçois un puits. De là, un petit sentier à travers les broussailles me mène à un petit cimetière chinois, construit à flanc de montagne, comme il se doit. 

 

Je rebrousse chemin, retrouve les terrasses et cours intérieures du nouveau petit quartier. L’une d’elles attire mon attention. Au mur, une étagère traditionnelle soutient plusieurs poteries dans ses compartiments irréguliers. Un arbre taillé avec soin jette un peu d’ombre sur le carrelage étincelant. Sous les larges chaises de bois, deux ballons de soccer attendent patiemment qu’on s’intéresse à eux. Au plafond du toit translucide, un ventilateur aux pales en forme de feuilles géantes ajoute une touche stylée au décor. Quelques plantes en pot embaument la terre mouillée, probablement fraîchement arrosée. Portrait parfait! Je m’approche, cherche l’angle idéal pour croquer ce cliché de rêve, puis mon attention est attirée vers la cour voisine, où un chien vêtu de rouge — oui, vous avez bien lu — commence à aboyer, entouré d’une magnifique collection de plantes. Superbe photo, là aussi! Dans mon dos, la propriétaire de la maison à la jolie cour m’interpelle avec douceur. Zut! Je n’avais pas remarqué que j’étais littéralement chez elle! La dame ne semble pas fâchée, toutefois. Mal à l’aise, je désigne le quartier à la ronde et bafouille Ho leng!, expression sortie des boules à mites de manière opportune, pour lui témoigner que je trouve l’endroit charmant. Elle semble d’accord, me demande si j’habite à Hellene Garden. Je réponds oui même si c’est faux, pour trois raisons. Parce que je ne sais pas comment dire en voyage en cantonais. Parce que je ne veux pas être — et ne suis pas — une simple touriste. Parce que je suis nostalgique de ma vie macanaise et qu’une partie de moi souhaiterait secrètement y revenir. La dame enchaîne avec quelques phrases auxquelles je ne comprends rien. M ho i si, lei sik m sik gong ying man aaa? Toujours pratique de savoir demander à son interlocutrice si elle parle anglais… mais inutile lorsque la réponse est non. Voyant mon air de morue fraîchement pêchée, la dame me fait signe d’attendre, va cogner à la porte de sa voisine à la cour remplie de plantes et revient quelques instants plus tard avec une clé. Elle sort de sa cour, demande de la suivre. Mon cantonais revient peu à peu, je lui demande son nom : Lei giu matye meng aaa? Elle s’appelle Tsaï. On emprunte un petit passage qui nous mène devant une porte-grille ornée d’un écriteau en chinois, qu’elle déverrouille. Oh, chouette, un logement à louer que je pourrai visiter! J’adore! Vincent et moi, on joue souvent à consulter des annonces de propriétés à vendre. On se promène virtuellement dans les pièces, on imagine où on poserait nos meubles, qui dormirait dans quelle chambre, quelle couleur de peinture on choisirait pour les murs… J’aime tellement les espaces de vie que j’ai déjà songé qu’une carrière comme agente d’immeuble me conviendrait peut-être. Pourtant, je n’ai pas du tout le profil cocooning. J’étouffe si je reste chez moi. Lorsque je rentre de voyage, j’ai presque toujours l’impression que le séjour aurait pu s’étirer davantage, je ne pense jamais que « j’ai donc hâte de retrouver mon petit nid! » En fait, le seul lieu qui me fait un peu cet effet, c’est mon studio de danse. Là, j’y entre et je soupire de soulagement et de joie. Mon vrai chez-moi, il se trouve dans le mouvement, les projets à construire. C’est probablement la même chose avec mon attrait pour les maisons : ce n’est pas l’habitation comme telle qui m’interpelle, mais le canevas de vie qu’elle représente, l’espace rempli de potentialité et de mouvance.

 

Tsaï déverrouille le portail. La porte s’ouvre sur une nouvelle vie fantasmée.

 

À suivre…

Commentaires

  1. J'adore
    Très hâte de lire la suite

    RépondreSupprimer
  2. Hi! Hi! Tu es peut-être due pour un Plan B… si ça existait vraiment! (Un autre si qui s’ajoute à ta liste!) On attend la suite avec impatience!

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire