Khom yat, gam yat, ting yat Ou Mun : Macao environnement patate (2026)

Voilà quelques jours que je guide ma famille à travers ma tournée nostalgique de Macao. Je revisite les lieux de notre quotidien de l’époque : Hac Sa, Hellene Garden, le « parc ici » et le « parc plus loin », les sentiers de randonnée de la montagne… Je retrouve mes sites préférés, du village de Coloane au Vieux Taipa, en passant par Senado Square et le village culturel d’A-Ma. À travers ces retrouvailles, je réalise que j’ai encore en tête la ville dans sa version d’hier — khom yat, en cantonais. Comme à Hong Kong, ma mémoire trahit ma longue absence. Ne pouvait-on pas rejoindre Cheoc Van depuis Hac Sa uniquement en longeant la mer? Pourquoi n’ai-je absolument aucun souvenir de cette forteresse du XVIIe siècle dressée à côté des ruines de l’église de St-Paul, d’où l’on a pourtant une vue mémorable à 360 degrés sur la péninsule? Il me semblait qu’il était possible de s’approcher jusqu’au pied de la façade de l’église, non? Visiblement, j’ai flouté quelques informations depuis le temps. Khom yat Ou Mun.

 Aujourd’hui —gamyat —, les changements que je constate ne cessent de me surprendre, surtout sur le Cotai et à Coloane. Le coquet village s’est beaucoup embourgeoisé. Le restaurant où l’on allait saluer les poissons dans les aquariums a fermé ses portes. Les dépanneurs poussiéreux à même les appartements de leur propriétaire n’existent plus. Les petites marchandes à qui j’avais l’habitude d’acheter mes fruits et légumes à bas prix ont disparu. Des petits cafés sympas ou des commerces de crème glacée ont maintenant pignon sur ruelle. Gam yat Ou Mun.

 

Un dernier arrêt au Lord Stow’s Bakery pour déguster les fameuses pastéis de nata macanaises, délicieux héritage portugais. Les tartelettes que je déguste ne me semblent pas aussi savoureuses qu’avant. J’avais l’habitude de penser qu’il s’agissait du meilleur dessert au monde. Aujourd’hui, je trouve les pâtisseries trop grasses et le goût de sa garniture, trop prononcé. Je me passe cette réflexion en observant le détroit qui sépare Coloane de la ville chinoise de Zhuhai. Elle aussi a poussé comme un champignon, ou plutôt comme une palourde, puisqu’un édifice étrange de cette forme se dessine à l’entrée de la ville. Entre Macao et le continent, des grues travaillent à remblayer la terre. Dans cinq ans, retrouvera-t-on un nouveau quartier de gratte-ciels d’habitation sur ce sol fabriqué de toutes pièces? À quoi ressemblera Macao, demain? Ting yat Ou Mun. Souvenir du passé, expérience d’aujourd’hui, vision de demain… tous les temps se conjuguent, à ce moment précis. Macao en trois temps. Khom yat, gam yat, ting yat Ou Mun.

 

Les tartelettes terminées, nous poursuivons vers le Cotai en montant à bord de l’improbable autobus 15 en provenance du trou perdu de Ka Ho. Avant, ce circuit était l’un des trois seuls qui nous menaient à Hellene Garden. Beaucoup moins fréquent que les deux autres, il n’offrait qu’un seul départ par heure. Attraper la 15 pour rentrer chez soi, c’était comme rouler un double six sur les dés. Aujourd’hui, toutefois, les trajets ont été complètement redessinés pour mieux desservir la nouvelle carte routière macanaise et la 15 passe aussi fréquemment que tout autre autobus. Ça me fait tout drôle, quand même, d’embarquer dans ce véhicule presque mythique à mes yeux. Surtout que la flotte a été entièrement électrifiée. Voilà un pas vers l’avant qui me plaît! « Bravo, Macao! » que je m’exclame à haute voix. « Non, tu peux pas dire ça, Maman, rétorque Zoélie, parce que Macao c’est pas une personne! » Peut-être pas, mais pour moi, Macao a tout de même une âme et je suis contente de constater son virage plus vert. Gabriel et moi, on se désolait souvent du manque de conscience environnementale qu’on observait autour de nous : les déchets jonchant des plages qui auraient pu être magnifiques autrement, l’absence de recyclage, les objets si cheap qu’ils finissaient rapidement à la poubelle… Je me remémore tout ça et je pense soudain à une expression idiomatique en… LSQ! Oui oui, la Langue des signes québécoise! Pour exprimer son manque d’aisance pour un domaine ou une activité, il faut employer le mot patate. Par exemple, je pourrais facilement signer Moi technologies patate, parce que j’ai un mauvais karma technologique. Donc avant, on aurait pu dire Macao environnement patate pour nommer la situation. Bon, l’usage n’est pas très naturel, car l’expression s’emploie plus spécifiquement pour les gens, mais je trouve ça franchement drôle, comme combinaison d’idées, Macao environnement patate! Alors, je décide d’embrasser la créativité linguistique malgré le caractère désuet et inapproprié de l’expression patate.

 

Dans le nouvel autobus électrique, nous sillonnons les avenues — anciennes et nouvelles — qui nous mènent au Venetian. Je suis encore absolument renversée par tout ce que j’observe, je pourrais jouer au jeu des 247 différences entre la ville d’avant et celle de maintenant — i ga, en cantonais. Les casinos jouent au voisin gonflable pour attirer notre attention et dérober notre bidou. Le Venetian ne fait pas exception à la règle : TeamLab Supernature, une expérience immersive multimédia, nous y attend. Et franchement, toute la famille adore la sortie. Zoélie ne se lasse pas de sauter sur le trampoline géant qui génère des images de galaxies sous les ondes créées par ses pieds. Vincent circule encore et encore dans une pièce aux surfaces en miroir, remplie d’énormes ballons blancs. Ariel se perd dans l’illusion optique du labyrinthe formé par des rideaux de petites lumières scintillant à relais dans toutes les couleurs du spectre lumineux. Camil déambule longuement dans le gigantesque hall sombre, où une pluie de projections de tournesols et de fleurs rouges et orange déferle sur toutes les surfaces, du plancher jusqu’au plafond. Et moi, je gigue sur la moquette turquoise ondulée comme un terrain de mini-golf, où nos dessins de fleurs numérisés s’animent. Confession : l’activité est nettement plus chouette que ZAIA… Coup de cœur unanime chez les Tremblay-Bourassa-Girouard-Provencher! 

 


Certes, voilà quinze ans que je n’ai pas mis les pieds ici. Quinze ans, c’est le temps d’une adolescence. Macao a grandi, sa personnalité s’est affirmée, comme celle de mon beau Camil, qui a fait ses premiers pas et prononcé ses premiers mots ici, et qui revoit le tout au seuil de l’entrée dans l’âge adulte. Et ce qui se dessine maintenant avec force dans cette région administrative spéciale qui appartient à la Chine sans réellement en faire partie, c’est ce rêve du « Las Vegas asiatique » qu’on essayait d’attribuer à la ville. Avant, toutefois, l’étiquette ne collait pas trop, Macao demeurait un étrange mélange de culture asiatique, de patentages douteux, de moisissure, d’influences portugaises et d’endroits plus sauvages. Maintenant, les casinos dominent, écrasant les autres aspects de la personnalité de la place. On voit beaucoup moins de mobylettes et de vieilles madames en pyjama fleuri lilas coiffées d’un chapeau conique, pliées en deux par l’arthrite. On observe davantage de voitures, de touristes mandarins vêtus de fringues huppées. Non seulement les lieux diffèrent, mais la « vibe » de la ville a complètement changé. C’est Macao, maintenant. I ga Ou Mun.

 

Le Cirque du Soleil a toujours soutenu que l’instauration de ZAIA en 2008 était prématurée, que le marché n’était pas prêt. Vrai. Quinze ans plus tard, on est manifestement ailleurs. Une pensée me traverse : et si le Cirque du Soleil se réinstallait à Macao aujourd’hui, est-ce que ça fonctionnerait? Nul ne peut le garantir, bien sûr, mais je pense que oui. Et moi, si le Cirque m’invitait à nouveau pour joindre la distribution d’un spectacle ici, est-ce que j’accepterais? Je pense aussi que oui, malgré tous les changements que j’observe. Je n’arrive pas à me défaire du sentiment de culpabilité d’être partie trop tôt.


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