Tsik heui : l'uchronie macanaise (Macao 2026)
Suite du billet Ho leng : saccage et nostalgie au sommet (Macao 20206)
Tsaï déverrouille le portail. La porte s’ouvre sur une nouvelle vie fantasmée. Avec la permission de Tsaï, je photographie chaque pièce, démontre de l’intérêt pour l’endroit. L’idée de revenir m’installer à Hac Sa me charme un moment, je dois dire. Dans cet appartement macanais aux murs vert pâle, j’essaie d’imaginer mon quotidien d’avant, mais avec le contexte d’aujourd’hui. Je me vois revenir de mes spectacles au Venetian et déposer mes affaires dans le petit salon par où on entre. Je songe à la petite salle de bain qui porte mal son nom, car elle n’a pas de baignoire et que ce sera moins agréable pour Zoélie. J’admire le côté propre et fraîchement rénové de la place, tout en sachant que l’odeur de moisissure nous rattrapera d’ici un ou deux mois et que tout pétera probablement au courant de la prochaine année. Je visualise Vincent qui cuisine sur les comptoirs de métal trop bas, trop courbé sur son ouvrage. Je réfléchis à une logistique de transport pour rentrer du travail tard le soir, lorsque les autobus ne circulent plus. Je cherche des solutions pour caser tout le monde dans les deux chambres fermées du logement.
Puis, ça me revient d’un coup. La semaine de six jours. Les maigres dix-neuf secondes de gigue dans le numéro d’ouverture du spectacle. Les Chinois qui s’en foutent, de ZAIA. Famille, am
is et communauté trad à l’autre bout du monde. Manquer cruellement de sommeil. L’absence de Québec. Vivre selon un horaire à l’opposé de celui de mon bambin. L’absence de Québec. Le corps fatigué. L’absence de Québec. L’absence de Québec.
Voilà pourquoi je suis partie. Pas parce que mon appartement ne me plaisait pas ni parce que je ne réalisais pas la chance de pouvoir voyager en Asie et vivre une vie matériellement confortable. J’ai quitté pour toutes ces raisons, autrement plus fondamentales.
Il m’apparaît évident qu’on serait bien trop à l’étroit, ici! J’ai trop grandi depuis ma vie à Macao. Ce n’est plus ça. Je ressors de l’appartement. Merci, Tsaï, pour la visite! Et merci de m’avoir fait réaliser que je suis rendue ailleurs, que ce quotidien n’est plus pour moi, malgré ses allures alléchantes. Je referme la porte sur cet appartement qui ne me conviendrait pas, sur cette vie qui n’est plus la mienne. La boucle est bouclée. Je n’ai pas échoué Macao, j’ai terminé Macao. C’est différent. Maintenant, je comprends mon choix et je me pardonne.
J’emprunte à nouveau les sentiers dégarnis de la montagne pour rejoindre mon hôtel. À l’entrée, un panneau d’interprétation explique les travaux de reboisement qui ont cours, à la suite des typhons violents de 2017 et 2018. Un puissant déclic s’opère en moi. Ce n’est pas la main de l’homme qui a changé le visage de la montagne, c’est juste la vie! Le processus normal de la planète Terre. Les choses ont changé et changeront encore, inexorablement. À quoi bon s’attacher à ce qui était? Ce mouvement vers l’avant a du bon. Plus besoin de se taper le bateau pour transiter entre Hong Kong et Macao! Une nouvelle expérience immersive absolument époustouflante a vu le jour au Venetian. Puis, la flotte locale d’autobus a été renouvelée pour faire place à des véhicules électriques. Et probablement bien d’autres choses encore, dont je n’ai pas conscience actuellement. Et moi, je ne suis pas la même qu’il y a quinze ans. Inutile de regarder nostalgiquement en arrière en voulant récrire ce qui s’est joué ici, avec la connaissance que j’ai maintenant de moi. Cette expérience, je l’ai développée en vivant, justement. Impossible de la télécharger directement comme une application, en amont de l’aventure!
En redescendant la montagne, une expression cantonaise refait surface : tsik heui! Traduite littéralement comme « droit aller », c’est ce qu’on annonçait au chauffeur de taxi pour qu’il se mette en route. La commande permettait subtilement de camoufler notre destination finale, la contrée lointaine de Coloane-very-far. Une fois entourloupé, le chauffeur ne pouvait reculer, il se trouvait déjà en chemin. Ainsi, je ne peux revenir en arrière avec l’expérience actuelle, mais je peux en apprendre pour mieux construire ce qui se présentera en avant, sans savoir exactement quelle sera la destination finale. Par exemple, je sais maintenant que la famille et ma communauté trad représentent des ancrages indispensables pour moi. Que je dois respecter les limites de mon corps. Que l’équilibre se trouve dans le mouvement. Qu’il faut élargir son regard pour considérer les longs cycles. Que mon nez est croche et que ma lèvre inférieure est plus mince d’un côté (mille maquillages me l’ont appris). Que je dois trouver une façon pour que le voyage continue de faire partie de ma vie. Qu’il faut apprécier les couchers de soleil pendant qu’on y assiste. Et un jour, à l’issue de tout cela, on arrivera bien quelque part. Je sais, tout ça est d’une évidence limite quétaine. Ça m’aura pris quinze ans et une tournée nostalgique à l’autre bout du monde pour en prendre conscience — pardonnez la lenteur de mon processus… Alors, en avant le Québec, tsik heui! Bon, il y aura bien un petit détour par Tokyo avant. Mais c’est sur la route, de toute façon. La route d’en avant.
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Bravo Mélissandre.
RépondreSupprimerBelle conclusion! Heureuse de constater que tu n’auras pas besoin de recourir au plan B.
RépondreSupprimerC'est quoi le plan B dont tu parles?
SupprimerJe pourrais te lire pendant des heures Bravo Mélissandre. Jocelyne
RépondreSupprimerMerci pour tes bons mots, Jocelyne!
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