Lion, partie 1 : Amendes, escortes et mensonges (Kenya 2025)
Déménagement en perspective, on se lève tôt! On a beau avoir prévu un paquetage bien organisé avec nos multiples trousses thématiques et nos sacs de compression, ça nous prend toujours un certain temps pour décoller. En plus, ici, on a sorti plusieurs vêtements pour les laver (à la main, car il n’y a jamais de laveuse, même dans ces complexes haut de gamme) et on a éventré tous nos bagages du salon pour cause de petites fourmis envahissantes (la moindre miette de pain les attirait). La longue attente pour notre souper la veille a aussi déstabilisé nos plans. Parlant de cette petite mésaventure, je croise Lucas, le serveur du resto, alors que je me rends au petit module de jeu avec Zoélie. Il s’informe de notre appréciation du repas, je lui confie qu’on a adoré la nourriture et qu’on aimerait bien récidiver ce midi. Il est 9h30 et je passe tout de suite ma commande. Je m’assure que le tout sera livré pour 11h30 au plus tard, car nous devons quitter le logement, et qu’il possède tous les ingrédients pour préparer notre commande. Il me confirme que tout est beau, qu’il livrera à l’heure voulue sans problème. Merveilleux! Une bonne chose de réglée.
Sauf qu’évidemment, 11h30 arrive, mais pas le repas promis. On texte Lucas, il nous dit que c’est presque prêt. Puis sonne 12h, 12h12 (« J’ai faim, moi, à 12h12! » grognerait Obélix), 12h30, 13h… Toujours pas de livraison, même si Lucas continue de nous texter que ça s’en vient bientôt. Je descends au commerce voir ce qui se passe, il m’avoue qu’il n’a pas reçu sa livraison de viande, qu’il était certain que son livreur se pointerait d’un instant à l’autre, qu’il n’a pas ce qu’il faut pour préparer nos shawarmas, mais qu’il peut nous cuisiner autre chose tout de suite. Je refuse, j’annule la commande, je n’ai plus confiance. Très irritée par la situation (et affamée, mauvais combo…), je lui balance qu’il ne peut pas se montrer aussi hypocrite avec ses clients, même si sa bouffe est délicieuse. Il doit nous dire la vérité. Il baisse la tête, l’air piteux. J’ai vraiment en horreur ce genre d’attitude. C’était pareil en Asie, là où règne l’art du give face, qui veut qu’on ne révèle pas ses véritables intentions pour éviter les confrontations ou les accusations trop directes, quitte à mentir. Une espèce de code tacite où tous les interlocuteurs savent que l’information livrée n’est pas vraie, mais jouent le jeu pour sauver les apparences de tous. Je crois que ça a été l’aspect le plus déconcertant de mon séjour, celui que je n’ai jamais réussi à embrasser. J’ai de la difficulté à « lire » les gens et les situations, donc je préfère lorsqu’on joue cartes sur table. Une discussion franche vaut mieux que des interprétations vaseuses, il me semble. Avoir su qu’il manquait des ingrédients, on aurait simplement commandé autre chose, plutôt que de poireauter et creuser notre appétit en croquant dans de fausses promesses.
Je me dépêche à rentrer, on se bricole des rôties au beurre d’arachide pour dîner. On quitte le logement à la presse, notre Uber nous attend déjà à l’entrée. Deux coins de rue plus tard, on reçoit un appel de Lucas. « Votre commande est prête! Je vous la fais gratuitement pour compenser le trouble! » Je lui fais répéter le tout — oui oui, elle est même très prête — et on demande au chauffeur de revenir sur ses pas. Oups! Le demi-tour ne semble pas faire l’affaire de la police, cachée pas trop loin. Ça a l’air que la manœuvre est interdite, même si aucune pancarte ne l’indique, comme le souligne notre chauffeur. Hein, il y a un code de la route au Kenya? Qui l’eût cru? Vincent, la police et le chauffeur arrangent ça — l’équivalent de cinq dollars canadiens subtilement glissé aux officiers et l’affaire est ketchup — pendant que je vais récupérer notre butin. Mais pourquoi suis-je surprise qu’aucun shawarma ne soit encore prêt? J’attends patiemment que Lucas grille la viande et assemble le tout. Sur le point de partir, il m’apostrophe : « Tu ne me donnes pas quelque chose pour le repas? » Excédée, je lui rappelle qu’on a attendu une éternité pour notre nourriture à DEUX REPRISES, qu’il nous a menti, qu’on avait déjà quitté et qu’on a opéré un demi-tour seulement parce qu’il nous offrait le repas gratuitement. Puis, je pense à cet homme qui a beaucoup moins d’argent que moi, au bas prix de ses plats somme toute délicieux… et je paie le repas, non sans moult soupirs d’irritation. Je ne lui laisse pas de pourboire et j’écrirai très certainement un mauvais commentaire en ligne pour le restaurant Chilly Point (qui s’avère finalement introuvable sur le Web). Esti. De. Niaisage.
Sur la route nouvellement asphaltée (bonheur!) qui nous mène à Diani, on passe devant pas moins de sept mosquées. Notre chauffeur affirme que 90 % de la population du secteur est musulmane. Mais selon lui, les différents groupes religieux et tribus vivent tous en paix, le pays n’est pas animé de conflits. Il reconnaît que le sentiment d’appartenance revêt beaucoup d’importance et amène son lot de fierté. Une certaine fraternité entre membres d’une même tribu, aussi. Par exemple, si le policier croisé plus tôt avait été un Kisi comme lui, il n’aurait pas eu à le soudoyer. Malheureusement, l’homme était un Somali. Je me demande comment les Kenyans peuvent identifier aussi facilement le groupe d’appartenance des gens. À part les Maasaïs, qui se distinguent nettement par leur habillement, j’avoue ne pas trop voir de différence. L’habitude, j’imagine. Le chauffeur enchaîne avec sa vision des tensions sociales de sa patrie. Selon lui, ce qui divise, c’est la politique, le président. La liberté de penser n’existe pas vraiment. S’il exprime une opinion différente de celle du dirigeant, les « hommes du président » viendront à sa rencontre. Il ne termine pas son idée, mais sa phrase en suspension laisse imaginer le pire.
Nous voici rendus à Diani, ultime étape de notre voyage, outre le saut de puce à Nairobi prévu le jour de notre retour. On a prévu quelques jours de farniente à la plage et au bord de la piscine de l’hôtel*. On ne perd pas de temps, on s’élance tout de suite dans l’eau chlorée. Chouette! C’est l’heure du 5 à 7, les abords de la piscine se remplissent peu à peu de baby boomers accompagnés de leur jeune escorte. Dans la section peu profonde, un vieux bedonnant photographie une jeune Kenyane sous tous ses angles. Il veut être certain de croquer sur le vif son corps bien sculpté dans son maillot ultrasexy et son visage faussement souriant. Elle a l’air d’une vedette de cinéma avec ses grosses lunettes fumées. Lorsqu’elle les retire, je remarque un œil qui louche — un détail banal, mais qui me frappe : a-t-elle été stigmatisée ou limitée par cette différence? L’homme étreint la jeune femme, la bécote dans le cou sans gêne. Elle détourne la tête, ne semble pas aimer ce qui se passe. L’homme la touche plus intimement, aussi (euh… est-il vraiment en train de la doigter dans la même eau où on nage avec Zoélie? Ark!!!!!). Je ne sais pas qui, d’elle ou de moi, est la plus inconfortable dans la situation. Elle n’apprécie clairement pas son sort, en tout cas. On s’éloigne dans la partie plus creuse de la piscine. Peu de temps après, une dame d’âge mûr abandonne son boy toy sur le transat et vient barboter dans l’eau, une nouille de mousse délavée sous les aisselles. Elle s’approche de nous, veut engager la conversation, mais ne parle qu’allemand. Je sors les rares mots que je connais dans cette langue — auberge de jeunesse, gare et patates, rien de très utile dans le contexte actuel — mais ça ne le fait pas. Elle se tourne vers Zoélie, lui pince les joues avec affection et l’interpelle sur un ton complètement gaga. Je ne comprends pas la phrase, mais j’entends clairement la grand-maman qui s’exclame devant la mignonne binette de sa descendance. La scène est complètement surréaliste. J’avais pourtant lu à ce sujet, avant mon départ. Au sujet de Diani, Lonely Planet aborde la question d’emblée : « Les plages sont magnifiques… si vous pouvez faire abstraction du tourisme sexuel autour de vous. » Je n’en avais pas fait de cas, étant déjà allée dans des endroits réputés pour ces mêmes activités, comme la Thaïlande, sans voir ne serait-ce qu’un indice de la chose. Mais là… Nos vacances familiales au bord de la plage se campent dans un étrange décor, je trouve. Malgré la popularité manifeste de la pratique, il a fallu que j’attende de lire le Lonely Planet avant d’en entendre parler. Les quatre autres guides que j’ai consultés avant n’avaient d’yeux que pour « les kilomètres de côte de sable blanc, plus beau littoral du pays ». Vision sélective s’il en est une… Décidément, Lonely Planet remporte immanquablement la palme des guides de voyage!
Vu l’ambiance glauque et peu familiale, on quitte la piscine pour aller souper. En sortant de l’eau, j’ai envie d’aller voir la jeune femme qui louche sur sa chaise longue. « Sister, es-tu correcte? Est-ce qu’il te traite bien, avec sa bedaine de bière? Veux-tu qu’on te sorte de là? Est-ce qu’on appelle quelqu’un pour t’aider? Ça te tente-tu qu’on pense à d’autres options pour toi? » Mais son homme s’approche pour prendre une énième photo d’elle. Au fond, tout ce jeu n’est pas de mes affaires. Suis-je vraiment en droit de dire quoi que ce soit? Est-ce que je devrais? Me mêler de cette dynamique pourrait-il la mettre davantage en danger? N’empêche que je trouve difficile d’observer ce genre de scène et de détourner simplement le regard. Je lui parlerai peut-être, si je la croise seule. En attendant, je rentre à la chambre, témoin perplexe.
*Merci à Janie Richard, conseillère voyage, pour la réservation!
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