Lion, partie 4 : Même océan, Meli différents (Kenya 2025)

Dernière journée à la plage! J’en profite pour aller faire tresser mes cheveux à l’africaine, un style que je veux essayer depuis l’époque où la bonne ballerine que j’étais ne pouvait se permettre trop d’excentricités capillaires (touche pas à mon chignon!). Je vais donc voir Mama Lolo, qui opère un petit étal à deux pas de la plage. On s’entend pour 2000 shillings, l’équivalent de 20 dollars canadiens, incluant les rallonges (noires…). Sa sœur l’aidera, mais nous en aurons tout de même pour deux heures de travail. Je pourrai conserver ma coiffure pendant deux ou trois semaines. Je m’attendais à ce que ce soit lourd, mais je constate rapidement qu’en réalité, c’est très léger. Les nattes se tressent, les confidences se tissent. Mama Lolo a trois enfants : un garçon de 7 ans, une fille de 11 ans et un aîné de 13 ans. Son mari est mort il y a un an. Elle vit de la vente de souvenirs, de massages et de tresses. Difficile de se trouver un travail, sans diplôme! Durant la saison des pluies, peu de touristes se pointent à son commerce. Elle doit donc compter sur son petit jardin pour les nourrir en autosuffisance. Mais parfois, il ne produit rien. Elle n’a pas l’eau courante, elle doit aller en chercher à la rivière, en portant un seau bien rempli sur sa tête. Je songe à mes maux de cou qui déclenchent des migraines, du moment que je porte sur mon dos une charge le moindrement pesante. Mama Lolo me confie avoir des maux de tête à cause du transport de l’eau, elle aussi. Sa sœur ajoute qu’elles comptent sur le WaterGuard pour éviter d’avoir la diarrhée en buvant l’eau de la rivière. Mama Lolo précise qu’ils sont très pauvres et qu’elle a dû retirer sa fille de l’école, car il lui manque 2000 shillings pour payer les frais, même si une organisation canadienne aide les enfants du village à rester en classe. Je suis perplexe devant toutes ces confidences. Invente-t-elle de toutes pièces ce quotidien moyenâgeux? Est-ce vraiment possible de vivre encore dans de telles conditions au XXIe siècle, ailleurs que dans les bidonvilles indiens? Dans ma perspective nord-américaine, ça semble inconcevable, mais… peut-être que c’est réel? À voir les taudis qu’on a croisés hier le long de la route, c’est plausible. Je suis aussi scandalisée de savoir que c’est sa fille qu’elle a choisi de retirer de l’école, pendant que les gars, eux, y restent. Elle n’est même pas l’aînée! Quel sexisme! Et tout ça pour l’équivalent de… 20 dollars canadiens? Par mois? Par trimestre? Par année? L’échelle de comparaison est complètement illogique! Les frais scolaires coûtent la même chose que la tête qu’elle m’élabore actuellement. Comment j’emploie cette somme, moi? En réalisant un fantasme capillaire qui, ironiquement, ne sera tout de même pas suffisant pour garantir l’éducation d’une jeune fille, puisqu’il y a bien d’autres dépenses à assumer pour Mama Lolo. Je ne comprends pas notre monde, parfois. Je pense que je vais lancer une collection de guides de voyage nommée Absurd Planet. Pourtant, ce système détraqué, j’y participe tous les jours, sans même m’en rendre compte…

Un jeune homme habillé correctement et portant des sandales arrive de la plage, m’aborde avec son catalogue. Abdallah me propose de partir en bateau après mes tresses. Que nenni, mon cher! Je n’ai pas du tout le pied marin! Pourtant, comme je l’apprends peu de temps après, mon nom en swahili signifie… navire! Ha! Ça, c’est très drôle! Je vois déjà l’album pour enfant : Capitaine Boubou, le petit navire qui avait le mal de mer! Abdallah s’avère très sympathique. Il prend un long moment pour jaser avec nous. Je crois qu’il n’est pas très occupé, car depuis deux semaines, de forts vents limitent les sorties en mer. C’est un nouveau papa, son bébé a quatre mois. On parle encore des 42 tribus du Kenya (43, si on compte les Indiens, me précise-t-il), qui sont pacifiques malgré leurs différences. Lui est un Digo, le peuple de la forêt Kaya Kinondo. Mama Lolo et sa sœur, elles, sont des Bintis. Apparemment, les Kenyans peuvent identifier l’appartenance d’une personne par son allure ou son accent. Je demande à Abdallah quels sont ses rêves. Incrédule, il secoue la tête avec une expression à la fois souriante et découragée. « Il y a tant de choses à rêver! » lance-t-il simplement. Abdallah pose en retour des questions sur mon métier, je fais jouer le Reel du forgeron sous les palmiers de Diani. La musique qu’il découvre l’emballe. Il entonne une chanson kenyane très connue pour accueillir les touristes, les deux sœurs se joignent à lui. Il transcrit le tout dans mon téléphone, ça va comme suit : 

 

Jambo, jambo bwana

Habarni gani

‘mzurisanà wageni mwakaribishwa Kenya

Yetu hakune matata nchi yakupendeza

Hakuna matata nchi yenye wanyama

Hakuna matata jambo jambo Kenya

Hakuna matata nchi yenye jua

Hakuna matata!

 

Ça pourrait se traduire par :

 

Bonjour, bonjour monsieur / madame

Comment ça va?

Très bien

Visiteurs, vous êtes les bienvenus au Kenya

Chez nous, pas de souci — un pays magnifique

Pas de souci — un pays rempli d’animaux

Pas de souci — bonjour, bonjour du Kenya

Pas de souci — un pays plein de soleil

Pas de souci!



Non, Hakuna matata n’est pas une invention de Disney! On chante la ritournelle à tue-tête, on enregistre une petite vidéo avec mon téléphone, souvenir impérissable. Je voulais l’Afrique du Roi Lion? Je suis servie! Quel beau moment! C’est agréable d’avoir un véritable échange avec les gens de la place, sans le rapport transactionnel habituel. Mais… c’est trop beau pour durer! Après avoir passé une bonne demi-heure à jaser tout bonnement, Abdallah veut que je lui achète l’un des bracelets qu’il fabrique, son « talent spécial » — exactement le même discours que tenait Rama le va-nu-pieds. Je n’étais pas intéressée à ce moment-là, je ne le suis pas davantage aujourd’hui. Abdallah se fâche, secoure la tête, me dit qu’il a été si gentil avec moi, il m’a même appris une chanson et fait une vidéo… Je comprends ça, mais en même temps, je ne l’ai jamais forcé à rester jaser avec moi. Je croyais qu’il agissait de la sorte seulement parce qu’il était réellement sociable et intéressé par la rencontre. Même la gentillesse a un prix, on dirait. Ces gens ont beau être bien moins fortunés que moi, je n’aime pas ces rapports humains faussement intéressés. Je finis par lui dire que j’en achèterai peut-être. De nouveaux touristes s’approchent, il nous quitte pour aller leur offrir ses excursions.

 

Bientôt, Vincent et Zoélie me rejoignent, en route pour la plage. Deux Maasaïs vêtus de manière traditionnelle les accompagnent — ils les suivent depuis leur sortie de l’hôtel. En fait, on nous aborde sans cesse pour nous solliciter. On assiste à une nouvelle technique de négociation, aujourd’hui. Vous partez demain? Alors, tu n’as plus besoin de ton chandail! Peux-tu me le donner? Ça me rappelle Cuba. Vincent a promis aux Maasaïs de leur donner des vêtements en rentrant de la plage, d’où son cortège étrange. L’un des hommes s’appelle Lemi (presque Méli!), il vient du Maasaï Mara, la grande réserve faunique qui est la continuité du Serengeti tanzanien. Là-bas, ils mènent un mode de vie nomade, habitent dans des manyattas, petites maisons traditionnelles comme celles vues à Bomas of Kenya. Ils possèdent un cheptel, se nourrissent presque exclusivement de viande, de lait et de sang d’animal. Lemi enterre Zoélie dans le sable, elle trouve ça très drôle. Il nous pose des questions sur notre réalité. Est-ce que le Canada se situe proche du Mexique? À quoi ressemble la météo, là-bas? Quels animaux trouve-t-on par chez nous? Il est fier de connaître tous les océans, le Pacifique qui borde une côte de notre pays et l’Atlantique, qui lèche l’autre extrémité du continent. « Mais au final, la même eau circule dans tous les océans de la planète » qu’il nous lance. Sur mon dos, mes tresses laissent échapper des gouttelettes pendant de longues minutes. Les rallonges n’absorbent pas, deviennent dizaines de rigoles pour évacuer l’eau de mer. Ça me fait étrange, de porter de faux cheveux, noirs de surcroît. La légèreté de ma nouvelle tête continue de me surprendre, toutefois.

 

Le soir tombera bientôt, on rentre. Les Maasaïs nous suivent jusqu’à l’hôtel et Vincent va chercher ses vêtements. Je revois Abdallah, décide de ne pas lui acheter de bracelet, mais de l’accompagner à l’épicerie pour lui offrir de la nourriture. Seulement, notre M-Pesa sera bientôt à sec, et comme on quitte le pays dans quelques jours, j’hésite à le renflouer. On ira donc dans un commerce situé plus loin, qui accepte la carte de crédit. Abdallah prétend qu’on en a pour sept minutes de marche, mais ça me semble beaucoup plus loin. Au moins, personne ne m’interpelle, maintenant que je me promène avec lui. Au magasin, il achète cinq kilos de riz et deux litres d’huile. Prix de la transaction? Près de 23 dollars canadiens. Je suis surprise : il me semble que j’aurais payé autant pour les mêmes denrées, au Canada! Ça a coûté plus cher que le travail de Mama Lolo sur ma tête! Je veux bien croire que je suis une riche touriste, mais les prix sont affichés et semblent fixes. Comment s’en sortir dans un système si déséquilibré? Qu’importe, j’aime mieux ça que d’acheter un inutile bracelet de billes à l’effigie du drapeau canadien et je pense qu’Abdallah en retirera beaucoup plus, lui aussi. En route vers l’hôtel, on croise Vincent, parti à mes trousses, mort d’inquiétude. Il croyait nous voir retontir beaucoup plus tôt que ça, puis il s’imaginait toutes sortes de scénarios. J’étais quand même partie avec un pur inconnu, dans un pays tout aussi étranger. Il regrettait qu’on ait choisi que ce soit moi qui parte avec Abdallah. Mais bon, tout va bien, il n’est pas méchant et il est très reconnaissant pour ses emplettes. Cette fois-ci, Vincent est escorté par un homme édenté à l’air un peu zinzin. Apparemment, il le suit depuis l’hôtel. On croise un petit chariot-BBQ où l’on grille du maïs. Vincent veut en acheter, on lui demande 700 shillings. « Non! C’est ben trop cher, s’exclame l’homme à la bouche amochée, ça vaut pas plus que 100 shillings! » Lorsqu’il réalise que Vincent voulait acheter le maïs pour lui, il ne veut rien savoir — c’est vrai qu’il n’a pas beaucoup de dents pour bien le croquer… — et veut simplement récupérer l’argent pour se procurer autre chose.

 

Ouf… J’avoue que cette sollicitation constante n’est pas des plus relaxantes. Finalement, je pense qu’on n’aura pas eu un seul moment à la plage sans se faire déranger à tout bout de champ par des vendeurs de cossins. « J’ai-tu le droit d’être tranquille en vacances? » qu’on a pensé, à un moment. Mais de quel droit s’agit-il, en fait? Le droit selon qui, selon quelle règle? Un mot anglais me vient à l’esprit : entitled. Pas de traduction directe en français, sauf peut-être quelque chose comme « qui croit que certaines choses lui sont dues ». Sommes-nous de simples touristes ingrats, comme tant d’autres? Comment composer avec ces rapports de pouvoirs complètement inégaux? Quel est notre rôle dans ce portrait fichtrement déséquilibré? Notre présence privilégiée ici n’est-elle pas d’une insoutenable arrogance? Comment voyager dans ce contexte, sans passer son temps à se morfondre ou se sentir coupable, mais sans non plus fermer les yeux sur la réalité où l’on est atterri? Je ne sais pas encore quoi faire de toutes ces réflexions. Bruno Blanchet affirme : « La Chine avant l’Inde, l’Inde avant l’Afrique! » Eh bien, malgré le désordre que j’installe dans l’équation, je ne crois pas être encore prête pour l’Inde et ses nombreuses injustices sociales. Nous évoluons peut-être tous sur le même océan, mais certainement pas à bord du même bateau.

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