Éléphant, partie 2 : Le snack de Simba-Ella et la collation des crocodiles (Kenya 2025)
Milieu d’avant-midi, on hèle un tuk tuk pour rejoindre Haller Park et le vrombissement de la boîte de tôle fait bien rire Zoélie. Une belle journée nous attend à ce site, où nous devrions observer plusieurs animaux. Haller Park est en fait une ancienne carrière de calcaire appartenant à une compagnie de ciment. En 1971, l’écologie en déclin pousse le Suisse Haller à planter des arbres à même le sol dévasté de l’endroit. La forêt se régénère, les arbres indigènes repoussent. Peu à peu, on introduit des poissons et des crocodiles dans le parc pour fournir le restaurant de la place (ça se mange, du crocodile?). Ensuite, l’endroit se transforme en sanctuaire. Maintenant, le restaurant n’existe plus et l’ancien sanctuaire a fait place aux sentiers boisés. L’un des attraits de Haller Park demeure ses tortues géantes d’Albadra, importées des Seychelles. Âgées d’en moyenne 150 ans et profitant d’une espérance de vie de 300 ans, ces reptiles seraient les animaux vivant le plus longtemps. Dur à battre, en effet, comme longévité! « Ne pas s’asseoir sur les tortues », nous exhortent quelques pancartes, à l’entrée du site. C’est vrai qu’on peut les confondre avec de grosses roches!
Nous sommes arrivés tôt, dès 11h, pour pouvoir nourrir les girafes. L’ambiance est beaucoup plus déprimante que lors de notre première rencontre avec ces animaux, à Nairobi. Le parc est désert, les employés semblent s’emmerder et, surtout, on voit la carrière derrière les girafes, on entend même le bruit continuel des machines. Pas mal moins bucolique, je dois dire. Avoir su, on serait venus plus tard! Enfin, le but était aussi que Zoélie s’endorme dans la poussette pendant qu’on se la coule douce le long des sentiers. Ça marche! Mlle Éléphant ferme les yeux quelque part entre la ferme de poissons et le vivarium.
En route vers la volière, on rencontre un guide nommé James. Il s’intéresse à la politique, commente la récente élection de Trump. « Mais, désolée madame, confie-t-il en s’adressant à moi, les États-Unis ne peuvent pas élire une femme, car elle ne pourrait pas diriger une superpuissance ou une armée… Même si, naturellement, elle se battrait pour les droits de la personne. » Je ne sais pas s’il parle d’un point de vue personnel ou de la prétendue mentalité américaine. Il est inquiet des conséquences de la nouvelle administration pour eux, au Kenya. Il craint que le Pentagone stoppe l’envoi de médicaments contre le VIH. En même temps, il reconnaît qu’une partie de la population africaine prône l’autonomie pour cette question spécifique, souhaitant se défaire de la dépendance aux États-Unis. Il nous pose ensuite des questions sur le lien entre le Canada et nos voisins du sud. On lui parle des différences entre nos deux pays et de la colonisation des Anglais et des Français en Amérique.
On rejoint la volière. Des papillons en liberté nous entourent, siphonnent des bouts de bananes ou de pommes suspendus. C’est magnifique! Je reconnais des monarques, mais je ne saurais nommer les autres. Ils sont tous de la même trempe, en tout cas. Je pense à ma mère, me dit qu’elle aimerait cette visite. James demande à emprunter mon cellulaire pour prendre des photos. Je m’attends à ce qu’il photographie un ou deux papillons, mais il monopolise mon appareil et commence à se promener partout dans la grande volière. Il trippe, visiblement. Je m’inquiète pour un moment. Est-ce une ruse pour me le voler? Vais-je le revoir ou bien a-t-il disparu? Finalement, à la sortie, James me redonne mon cellulaire et je découvre une série de clichés parfaitement cadrés, bien composés. Si James était plus fortuné, il s’achèterait probablement un appareil photo de qualité pour développer cet intérêt.
Au détour d’un enclos où somnole un phacochère, notre guide nous livre quelques confidences plus intimes. Il a cinq enfants âgés de 13 à 17 ans. En fait, il a eu un autre enfant avec une femme différente avant ces cinq-là. Son aîné a 23 ans et lui, 43. Sa femme et lui attendent un sixième (septième…) enfant, non désiré. Sa femme recevait des injections contraceptives tous les trois mois, mais ça n’a pas fonctionné. Il est inquiet, se demande quelle méthode utiliser dorénavant. Il s’informe sur les moyens de contraception les plus courants au Canada, on lui mentionne la pilule. « Oh, c’est mauvais pour le corps et l’estomac, ça! » Je suis un peu d’accord avec lui, je dois dire. On lui explique aussi que plusieurs personnes optent pour une opération, mais ça ne l’intéresse pas plus, car ça « enlève à l’homme son pouvoir ». L’affirmation me fait sourciller, mais je le comprends de vouloir éviter la vasectomie. En me séparant, je ne croyais plus jamais avoir d’enfant. J’aurais pu opter pour une ligature des trompes, mais je n’aimais pas l’idée d’une solution définitive. Un tel choix aurait empêché Zoélie de voir le jour, imaginez! On ne sait jamais ce que nous réserve l’avenir! Chose certaine, c’est extrêmement absurde et étrange de discuter de tout cela avec un parfait inconnu, en observant des boas qui persifflent. James emprunte encore mon cellulaire et capte des vidéos des reptiles dans un cadrage des plus créatifs. Bon.
Mlle Éléphant se réveille sur ces entrefaites. Juste à temps pour assister au repas des hippopotames! La clôture électrique nous sépare de ces imposants pachydermes, mais les employés du parc, eux, s’approchent juste à côté des animaux. Faut pas être stressé! On injecte même un médicament à l’un des hippopotames, qui présente une grosse plaie sur son dos. On ne sait pas si un serpent l’a mordu (ça, c’est de l’ambition!) ou si la bête s’est accidentellement empalée avec un bout de bois. À 53 ans, il arrive au bout de sa vie, son espérance s’étirant jusqu’à 60 ans. Traînera-t-il cette blessure pour le reste de ses jours? James s’empare encore de mon cellulaire, mais cette fois-ci pour photographier notre famille sur fond d’hippopotames. Il nous pointe également l’un des singes qui sautillent agilement autour des pachydermes — pas nerveux, eux non plus! La femelle vervet protège deux bébés de la même grandeur. Apparemment, il est très rare d’observer une fratrie gémellaire. Quelques mâles se baladent aussi autour, reconnaissables à leur scrotum turquoise vif et à leur sexe rouge. Particulier!
James nous accompagne dans les sentiers et nous pose maintenant des questions sur le parcours scolaire québécois. Quelle langue notre fille apprendra-t-elle à l’école? Notre réponse le surprend beaucoup. Ici au Kenya, les enfants apprennent également l’anglais et le swahili sur les bancs d’école. La conversation se poursuit, James y va de son appréciation de la politique kenyane. Il n’aime pas leur président actuel, qui fait trop de changements. Leur pays est-il démocratique? Oui oui! Mais les Africains ne comprennent pas bien ce système. Une cinquantaine de tribus forment le pays. Tout le monde veut gagner, mais une seule personne est choisie. Comment rallier tous ces clans? Comment élire un représentant du peuple auquel 53 tribus pourront s’identifier? Je réalise encore une fois à quel point cette idée d’appartenance à un groupe social demeure profondément ancrée dans la mentalité des gens, malgré le contexte de modernité et de mondialisation. Difficile à concevoir pour moi, tout de même.
On quitte James pour prendre une collation sur un banc. Plusieurs singes se mettent à nous rôder autour. Pas de problème! On a nos bâtons pour les intimider! Mais, oups! On s’est assis sur de la gomme! On tente de sauver nos pantalons, les vervets profitent de la brèche dans notre système de sécurité et volent tous les biscuits roses de Zoélie. Zut! Provisions à sec! Ça me rappelle les singes du temple d’Uluwatu à Bali : l’un d’eux avait volé le bandana de Camil, pourtant noué sur sa tête. Sorti de nulle part, il avait bondi sur ses cheveux avec une précision olympique, s’était emparé du foulard et avait disparu derrière les buissons dans une sortie de scène digne d’un superhéros. Quinze ans plus tard, je revois encore la face de Camil, mi-inquiet, mi-surpris, l’air de dire « mais qu’est-ce qui vient d’arriver pis comment je suis censé réagir, moi? » Impayable! Ici, comme à Bali, les singes se montrent de plus en plus insistants. Les bâtons ne suffisent plus! On bat en retraite vers le petit casse-croûte du parc. Là-bas, on rencontre une petite fille aux cheveux châtains peignés en dizaines de petites tresses. Elle semble avoir l’âge de Zoélie, ce que son papa — un grand costaud à l’air bourru— nous confirme aussitôt. Comment s’appelle-t-elle? L’homme roule les yeux, découragé. « Oh, en ce moment, elle veut se faire appeler Rafiki ou Simba! » Ha! Ça, c’est drôle! Éléphant-Lapin-Baraka-Girafe rencontre Rafiki-Simba au détour d’une collation! On est vraiment dans le même bateau! Ella — c’est le vrai nom de la fillette — boit dans un gobelet identique à celui de Zoélie. On échange nos stratégies de sieste et nos itinéraires respectifs. Originaires de Roumanie, ils arrivent de Diani, notre prochaine étape. Leur guide, un grand homme noir aux yeux globuleux, les accompagne et les conduit partout. On s’assoit tous ensemble pour casser la croûte. Le guide semble ultra-reconnaissant qu’on partage de la nourriture avec lui. Ça me donne l’impression qu’on s’intéresse rarement à sa réalité.
Dernière étape de la journée : le repas des crocodiles! Ici, personne ne patauge avec les reptiles! Les employés suspendent des cuisses de poulet à une espèce de corde à linge qu’ils glissent au-dessus de l’eau. Les reptiles impassibles attendent puis, au moment opportun, bondissent pour les croquer. CLOC! Notez l’emploi de la lettre o et des majuscules : un son sec, précis, grave, témoignant de la puissance des mâchoires qui se referment violemment (à 300 km/h!). On dirait un bâton de baseball qui frappe la balle, mais en légèrement moins aigu, plus fort et plus rond. CLOC! Wouah! Impressionnant! Oui, je l’aurai dans la mémoire longtemps! Mais, apparemment, tout ceci n’est qu’un cirque, car on nourrit déjà les crocodiles une fois par mois, en fait. Le poulet, c’est juste une collation… bruyante!
On rentre à Buxton Point et on commande au petit resto de nourriture arabe qui loge au rez-de-chaussée de l’une des tours. Le serveur se pointe une heure trente plus tard (on a faim!) en nous présentant ses excuses : il lui manquait un ingrédient pour préparer la pizza qu’on avait commandée, alors il nous apporte des shawarmas. On est déçus… jusqu’à ce qu’on goûte. Tellement juteuse et relevée, cette viande! On complète le festin avec une salade de légumes, des chapatis (mon nouveau plat préféré depuis Naivasha) et des frites hyperpoivrées (ma mère adorerait). Miam! On n’est pas aussi bruyants que les crocodiles, mais on se régale autant!
Hi! Hi! Commander de la pizza dans un restaurant arabe sur le continent africain, ça fait pas très couleur locale!
RépondreSupprimerHihi! C'était de la pseudo-pizza et le coin est très arabe quand même, donc ça passe! On a souvent mangé de la bouffe locale, durant le voyage.
SupprimerEncore une fois, mon vocabulaire s’est enrichi de quelques mots (toujours pratique pour le Scrabble).
RépondreSupprimerAh oui? Lesquels? Vervet?
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