Girafe, partie 4 : La véritable valeur d’un billet de vingt, réflexions autour d’une bière tablette (Kenya 2025)
Nouveau départ aujourd’hui, le dernier déplacement avant notre retour. On commande la Uber, on charge le coffre de tous nos bagages et… le chauffeur négocie à la hausse, encore une fois! Nous avions demandé un trajet en Uber X et son véhicule est considéré XL, ce qui, selon lui, justifie qu’il exige un plus gros montant. « Mais pourquoi vous avez accepté le trajet, dans ce cas? » que je lui demande. « Pour venir vous parler entre amis pour trouver un meilleur prix! » Non, désolée monsieur, les amis n’agissent pas avec hypocrisie comme ça! Tu n’es pas notre ami, tu veux juste notre argent! Et pas une petite augmentation : le prix passe de 2800 shillings — déjà plus que le coût de notre aller — à 4500! Je fais connaître mon mécontentement, on finit par lui offrir 3200. Il refuse de descendre en bas de 3500. J’enlève tous les bagages du coffre, il part. Vincent, qui a eu du mal à trouver quelqu’un pour nous reconduire, l’arrête avant qu’il franchisse la grille d’entrée, on remballe le tout, on s’installe, pour 3500 shillings. Soupir.
En arrivant à la gare, je dépompe pendant qu’on cale une bière tablette sous le soleil ardent, dans le stationnement — on doit la terminer avant de passer les contrôles de sécurité et on ne veut pas gaspiller. Concrètement, le chauffeur nous demandait moins de 20 dollars canadiens supplémentaires. Un rien. Mais l’argent n’est pas le problème. Ça me fait plaisir de débourser davantage si je n’y suis pas forcée sournoisement. On l’a déjà fait à maintes reprises durant le voyage, d’ailleurs. J’ai simplement horreur de sentir qu’on profite de moi. Le chauffeur a attendu que tout soit paqueté avant de nous balancer un prix beaucoup plus élevé que prévu, alors qu’en théorie, nous nous étions déjà entendus sur le montant, puisqu’il avait accepté la course. Il nous a coincés, je ne trouve pas ça respectueux ni honnête. Dans ces moments, j’ai l’impression de me résumer à ma fonction de machine à cracher la monnaie. Mais… peut-être que je ne suis en effet qu’un portefeuille, dans ce contexte? Ce petit tour de passe-passe opéré par M. Uber n’est peut-être qu’une façon de renverser — enfin — un rapport de pouvoir trop souvent désavantageux? Qui profite de qui, au fond? Si je peux me payer des vacances à l’autre bout du monde à un prix relativement abordable (on s’entend que je n’aurais pas eu les sous pour un tel voyage sans le cadeau de mes parents), c’est entre autres parce que des gens comme ce chauffeur travaillent pour des pinottes. Il a gagné cette fois-ci et moi j’agis en mauvaise perdante (fidèle à moi-même, hum…). Paradoxalement, j’ai eu une nuit d’insomnie, car je réfléchissais à une façon de payer les études de la fille de Mama Lolo. Si je lui donne les sous directement, investira-t-elle réellement dans l’éducation de sa fille? Si je contacte plutôt l’école en demandant à financer le parcours d’une enfant en particulier, est-ce que mon souhait sera honoré, ou bien la direction réclamera-t-elle tout de même un montant à Mama Lolo en taisant ma contribution? Si je décide de faire affaire avec une organisation internationale qui soutient l’éducation des enfants kenyans, comment faire pour savoir que mon don profitera spécifiquement à la fille de Mama Lolo? Et si je paie pour les études de cette enfant, est-ce que j’encourage cette mentalité sexiste qui priorise les garçons? Est-ce réellement ma responsabilité de couvrir les frais scolaires d’une préado victime des choix dépassés de sa mère? Mais a-t-elle vraiment le choix, cette Mama Lolo? Si je n’agis pas, est-ce que j’aide davantage à enrayer cette précarisation de la gent féminine au Kenya? Comment continuer à vivre comme si de rien n’était en sachant que je dispose d’un montant d’argent suffisant pour permettre à une jeune fille de poursuivre ses études, sans agir pour l’aider? Je pourrais retirer cette somme de mon compte de banque et je ne verrais AUCUNE différence dans ma vie, alors que l’impact serait énorme, pour cette enfant née dans le mauvais contexte. En même temps, je ne sais même pas si ce que Mama Lolo m’a raconté est vrai. C’est peut-être de la grosse bullshit pour soutirer davantage de fric aux touristes compatissants. Ou peut-être la brute-vérité, aussi. Casse-tête insoluble! My God que c’est dégueulasse, une bière tablette bue en vitesse sur le bitume!
À l’intérieur de la gare, on se fait assaillir par les vendeurs des restaurants qui brandissent leur menu dans notre visage avec espoir et agitation. Quatre hommes sur Vincent, trois femmes sur moi. On arrête notre choix sur une pizza, moins chère que celle, congelée, vendue au Carrefour. Dans un coin de l’immense salle d’attente, une femme musulmane a apporté son petit tapis, s’agenouille dans une direction improbable, dépose son front sur le sol. Comment repérer La Mecque, peu importe l’endroit? Il existe sûrement une application pour ça, de nos jours. Mais avant les téléphones pseudo-intelligents? J’ai souvenir d’une chambre d’hôtel à Langkawi, en Malaisie, où une flèche en forme de minaret avait été accrochée au plafond. Pour le reste, j’imagine que ça prend une boussole intérieure?
Dans le train, contrairement à l’aller, Zoélie fait une très longue sieste. Tant mieux, car on a beaucoup de démarches à régler. L’hôte de notre prochain logement à Nairobi vient de nous fournir la localisation épinglée et… l’hébergement ne se trouve pas du tout dans le quartier annoncé sur le site! On est très irrités, car on avait choisi cet endroit spécifiquement pour sa proximité avec le marché Maasaï, dernière visite sur notre liste avant de prendre notre vol à 20h le soir. Comme notre plan de match est un peu serré, on voulait s’assurer de ne pas perdre trop de temps dans les transports. Au lieu du centre-ville de Nairobi, l’appartement se situe plutôt dans le quartier de l’hôtel introuvable de notre arrivée. L’hôte a tardé avant de nous envoyer l’adresse exacte et on soupçonne qu’elle l’a fait exprès. Je commence à en avoir ma claque de ces mauvaises surprises malhonnêtes! Une chance qu’on rentre bientôt! On passe deux bonnes heures à chercher une autre option sur AirBnB, mais à l’extrême dernière minute comme ça, on n’y arrivera pas. On prendra le taxi, d’abord! En espérant seulement qu’il ne veuille pas marchander entre amis…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
RépondreSupprimerSauver le monde ou résoudre la quadrature du cercle! Pas reposantes vos vacances!
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