Lion, partie 3 : Signes des ancêtres et d’aujourd’hui, signes d’ailleurs et d’ici (Kenya 2025)
Aujourd’hui, on visite une partie de Kaya Kinondo, une forêt sacrée de trente acres, très importante pour la tribu Digo. Par respect pour les ancêtres, nous devons nous vêtir d’un sarong noir — une cape de superhéros pour Zoélie. Nous passons devant la hutte qui abrite les esprits des ancêtres, une structure conique de paille séchée, pour demander la permission d’entrer dans la forêt. Ils transmettront un signe aux aînés de la tribu, annonçant la réalisation d’un vœu ou le moment favorable pour entreprendre un rituel. Seuls les anciens peuvent reconnaître et interpréter les signes. La flore environnante, magnifique et gigantesque, nous enveloppe complètement. D’énormes racines longues d’environ dix mètres serpentent à côté de nous. Les singes vervets slaloment par dizaine entre elles. Nos pieds butent contre de gros cailloux de coraux, car la mer recouvrait jadis l’endroit. Des lianes surdimensionnées relient les arbres. Certaines se transforment en véritable hamac naturel, on s’y allonge et on s’y berce doucement. Le guide attire aussi notre attention sur les figuiers étrangleurs, omniprésents dans la forêt. Envahisseur féroce, le figuier pousse sur un arbre hôte, qu’il entoure pour absorber ses nutriments jusqu’à ce que mort s’ensuive, puis le remplace. Le guide nous invite aussi à humer une plante médicinale camphrée, très puissante. Wouah! Ça dégage les sinus, ça! Le baume de tigre peut aller se rhabiller! On embrasse un arbre géant — même Vincent entoure seulement la moitié du tronc — en imitant ce rituel Digo qui procurerait de la force pour chasser et qui permettrait aux vœux de se réaliser. On peut enlacer les arbres, mais on ne peut pas s’embrasser entre humains dans la forêt, par respect pour les ancêtres. Enfin, le guide nous explique que les gens de la tribu tiennent une cérémonie funéraire pour chaque arbre sacré qui meurt dans la forêt, puisqu’ils sont associés aux esprits des ancêtres. À voir la quantité de figuiers étrangleurs de la Kaya, le croque-mort local ne doit pas manquer de boulot!
On dîne au Pallet Café, petit resto décontracté qui loge au bord de la plage. Une grande enseigne détaille l’horaire des marées, phénomène essentiel dans la vie des habitants des côtes. Je me souviens de l’aubergiste de Saint-Jean-Port-Joli qui nous parlait des mouvements de l’eau comme d’une personne : « Alors à 17h42, elle monte, et elle sera très belle, vous allez voir! » Sous cet horaire, un autre panneau nous indique qu’on peut se baigner sans craindre les oursins, très présents dans la région. Ouf, on a bien fait de se méfier des herbiers bruns qui affleuraient lors de notre saucette de la veille! Outre son emplacement idyllique, le Pallet Café, aussi présent à Nairobi, m’a interpelée pour son initiative de réinsertion sociale : le commerce emploie plusieurs femmes Sourdes et permet aux touristes de découvrir cette communauté. Les mordus de la langue française parmi vous remarqueront l’emploi de la majuscule pour l’adjectif Sourdes. Il ne s’agit pas d’une coquille, mais plutôt d’une revendication identitaire que les Sourds que je connais ont adoptée pour ancrer l’idée d’appartenance à un groupe culturel fort. Je ne sais pas si les Sourds du Kenya partagent ces réflexions, mais j’apprends avec joie que la Kenyan Sign Language (KSL) est reconnue ici comme une langue officielle. Au Québec, la communauté Sourde demande depuis longtemps un tel statut pour la LSQ, Langue des Signes québécoise, mais la sensibilité locale à la question de la langue officielle freine le dossier, malheureusement. Chez nous, je m’intéresse à la culture Sourde, dans laquelle ma cousine Laurence évolue. Elle et moi sommes très proches — on aimait passer pour des jumelles, enfants — et il m’a semblé naturel d’apprendre la LSQ pour communiquer avec elle. Du reste, signer et danser sont deux façons de parler avec le mouvement. Certains chorégraphes, dont Hélène Blackbrun, empruntent d’ailleurs à la LSQ pour créer leur gestuelle. Cette année, Vincent et moi, on travaille sur un projet de vidéodanse qui porte sur les couples de longue date. On a écrit un poème sur le sujet, qu’on a fait traduire en LSQ par l’artiste professionnel Péo Beaulac-Bouchard, ami de ma cousine. On s’est ensuite inspirés de cette traduction pour créer Valse encore, notre danse de mains. Ça pique votre curiosité? Allez, je vous livre un petit extrait ici!
Sur le bâtiment principal du Pallet Café, de gigantesques mains dessinées épellent le nom de l’endroit. Le menu enseigne quelques signes de base de la KSL et on peut commander en signant auprès du personnel Sourd, entièrement féminin. Je me demande pourquoi aucun homme ne travaille dans ce commerce. Sans doute, la gent masculine peut-elle davantage se rabattre sur des emplois manuels. Dans cette société qui me semble plus conservatrice et moins paritaire que la mienne, quelles options professionnelles s’offrent aux femmes Sourdes? Aide-ménagère, peut-être, ou d’autres petits boulots informels similaires, souvent sous-payés et mal protégés. Je repense à toutes ces femmes aperçues avant-hier au bras des baby boomers, surtout à celle qui louchait. Dans un système où les options professionnelles des femmes sont déjà restreintes, le moindre écart par rapport aux standards réduit-il encore plus les possibles? Quel destin aurait attendu Gloria, notre serveuse, sans le Pallet Café? Je suis heureuse de la rencontrer ici, loin de ce type de contexte précaire et vulnérabilisant. J’arrive à comprendre presque tous ses signes, semblables à ceux de la LSQ, et à commander mon repas en « KSLSQ ». Ça se corse quand je tente d’expliquer à Gloria que j’aimerais qu’elle enregistre un petit message signé pour ma cousine au Canada. J’écris le tout en anglais dans mon téléphone et je lui fais lire, pour éviter toute confusion. Gloria se présente donc brièvement dans une petite vidéo à l’intention de Laurence.
À côté de nous, un groupe d’Occidentaux dîne dans la bonne humeur. La gang de Belges séjourne à Diani pour du travail humanitaire à l’école. Certaines personnes s’impliquent aussi dans une organisation pour les filles-mères, qui vient en aide à celles dont la famille les rejette à cause de leur grossesse ou d’un viol. Imaginez, comme si cette expérience n’était pas déjà suffisamment traumatisante… Parmi le groupe de Belges, une petite fille de trois ans partage ses ballounes avec Zoélie qui, aujourd’hui, veut se faire appeler lion. Ben oui, pourquoi pas?
Quelle touchante attention, chère Méli, d'apporter ces précisions dans ce blogue consacré à ce voyage si loin du Québec ! Ça devait être une agréable surprise pour toi de pouvoir converser avec Gloria en KSL-LSQ! Je me rappelle ces vidéos que tu nous avais poartagé durant ton séjour là-bas ! Dis-moi, estce que Lonely Planet fait mention que ce Pallet Café emploie des femmes Sourdes ? est-ce la même chose au Pallet Café de Nairobi ?
RépondreSupprimerOui, j'avais lu ça dans Lonely Planet en effet, et oui c'est le même concept à Nairobi. Vive Lonely Planet, aucun autre guide de voyage n'avait mentionné l'endroit!
SupprimerToujours intéressant de lire tes réflexions sur les conditions de vie et les particularités des sociétés que tu visites!
RépondreSupprimerMerci! C'est toujours intéressant à découvrir!
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